uis sursauta en entendant résonner le bruit d'une cloche. En un éclair, il se rappela où il était et se redressa dans son lit. Décidément, la cloche au réveil, il n'arrivait pas à s'y faire. Par la fenêtre, les premiers rayons du Soleil commençaient à éclairer le ciel. Il bâilla et descendit paresseusement du lit. Il se remémora sa dernière journée en enfilant ses vêtements. La perspective d'aller vers les autres le motivait un peu moins chaque jour. Il souffla, et regarda autour de lui, en attendant quelques minutes que le brouhaha cesse dans le 

couloir.

Autant l'austérité de la chambre le rendait mal à l'aise, autant il appréciait cet espace intime privé. Quand on lui avait annoncé qu'il allait vivre dans un orphelinat, il s'était imaginé un grand dortoir comme au début du vingtième siècle. En réalité, la seule différence pour l'instant était la présence d'une salle de télévision et de chambres individuelles. Il se décida malgré tout à sortir. Un garçon aux cheveux mouillés lui passa devant le nez sans le remarquer et descendit les escaliers en colimaçon qui reliait les chambres des garçons au rez-de-chaussée. Luis suivit la direction opposée, et dépassa les portes des chambres déjà toutes vides de ses camarades, et ouvrit la porte au bout du couloir qui donnait sur la salle de bain commune.

Rassuré d'avoir suffisamment attendu avant de pouvoir se laver en paix, il se dirigea vers un des lavabos rectangulaires qui devait avoir été blanc à une autre époque. A côté du grand miroir le surplombant, Luis remarqua une série de petits crochets blancs où étaient suspendus des brosses à dents, chacune étiquetée au nom de son propriétaire. Il saisit celle qui n'avait pas de nom - il n'y avait toujours pas inscrit le sien - et entama sa toilette. Il choisit une des cabines derrière les lavabos et se doucha. Une fois propre et habillé, il parcourut le couloir en sens inverse et descendit les escaliers de pierre.

Arrivé presque en bas, il s'arrêta alors qu'une jeune fille brune arrivait de l'autre escalier en colimaçon qui donnait sur les chambres des filles. Aussi surprise que lui, la jeune fille ouvrit la bouche pour dire quelque chose, sembla réfléchir un instant et lâcha un furtif "Bonjour". Puis, sans même attendre de réponse, elle descendit dans la grande pièce où étaient disposées des tables et rejoignit un banc où était assis un petit groupe de filles, dont Élodie. Un peu décontenancé, Luis toisa la salle d'un regard. Le directeur, Loublin et une belle jeune femme noire mangeaient devant une vieille cheminée.

Luis cherchait vainement des yeux une table où il n'y avait personne, mais n'en trouvant aucune, il resta sur la dernière marche de l'escalier. Se sentant parfaitement nigaud, il entreprit de s'intéresser aux vieux tableaux sur les murs blancs tandis qu'il sentait les regards se poser sur lui.

- Luis! Descends donc, le petit déjeuner est servi, lui dit la jolie jeune femme, qui se levait pour le rejoindre. Sentant ses joues rougir, il préféra descendre lui-même les marches pour éviter d'être l'objet des regards, mais elle le rejoignit et lui prit la main.

- Bonjour, Luis, je suis Fatou, se présenta la jeune femme en souriant. Je suis l'assistante de la directrice. Sois le bienvenu parmi nous. Tiens, regarde, il y a une place pour toi ici à cette table. Félix, Élian, poussez vous un peu! Voilà, sers toi, Luis. Je vous laisse faire connaissance. Et bon appétit!

Luis lui répondit par un sourire maladroit, et elle lui fit un clin d'œil avant d'aller se rasseoir auprès des Mercier. Du coin de l'œil, il vit le directeur dire quelque chose à propos du retard de Luis, et Fatou perdre le sourire et marmonner quelque chose. Il reporta son attention sur la table, et réalisa que les trois garçons qui y mangeaient avaient arrêté de parlé et le regardaient bizarrement. Luis aurait voulu disparaître dans un trou. Il remarqua une tranche de pain campagnard sur la table et s'en saisit pour y tartiner mollement du fromage de chèvre, espérant se rendre inintéressant.

Le garçon à sa gauche continuait à le fixer. Agacé, Luis ouvrit grand les yeux et tourna lentement la tête dans sa direction. Gagné : l'autre détourna son regard et le plongea dans son bol avec une tranche de pain.

- C'est bon aussi, avec du miel, dit le jeune garçon en face de lui.

Luis le regarda, surpris, se demandant s'il plaisantait ou pas.

- Ta tartine, reprit l'autre. Le miel, ça va bien avec le fromage de chèvre. Tu sais, tu peux aussi nous parler.

Pris de court, Luis réfléchit à toute vitesse pour trouver quelque chose à dire - n'importe quoi. Soudain, une voix féminine résonna depuis l'escalier :

- Bonjour, les enfants, regardez un peu qui est de retour!, dit Madame Mercier, le bras de son fils posé sur son épaule.

- Eh ouais, les nazes, c'est moi... Je vous ai manqué, pas vrai?

- Gildas!, s'exclama son père.

Tout le monde semblait surpris de voir ce Gildas, y compris Luis. Il était curieux de voir celui dont il avait entendu parler. Il vit Élodie se retourner vers sa camarade et chuchoter. Les garçons à sa table échangèrent des regards sans joie, et un garçon aux cheveux roux assis un peu plus loin se leva, tout sourire et ouvrit les bras dans sa direction.

- Gigi! Pas trop tôt! Ça y est, les affaires reprennent!, dit le jeune, enthousiaste. A treize heures, on peut enfin rejouer!

- Pas de foot pour mon fils avant deux semaines au moins, le reprit le directeur. Abby-Gaëlle, pourquoi l'as-tu ramené?

- Mais parce qu'il le faut, Simon, et tu le sais.

- Arrêtez de vous disputer devant tout le monde, grogna Gildas. Après, ils vont parler de vous. Alors qu'aujourd'hui, c'est moi la vedette, ajouta-t-il avec un demi-sourire.

Les Mercier se renfrognèrent un peu mais ne relevèrent pas. La mère de Gildas l'aida à s'asseoir malgré ses réticences, mais il ne perdit pas une seconde pour se servir abondamment. Les discussions reprirent peu à peu, désormais toutes à propos de Gildas. Ce dernier avait de toute évidence beaucoup plus d'assurance que Luis en société, et répondait fièrement à toutes les questions qu'on lui posait. Il savourait avec appétit toute l'attention qu'on lui portait, et semblait même l'apprécier davantage que son petit déjeuner.

Bien qu'agacé par tout ce petit remue-ménage alors qu'il aurait tout donné il y a quelques instants pour échapper à l'attention générale, Luis ne put s'empêcher de tendre l'oreille pour saisir au passage des bribes de son aventure. Même à la table de Monsieur Mercier, tout le monde se taisait et écoutait attentivement.

- Oui, oui, oui, messieurs dames, j'ai survécu à une chute terrible dans les crevasses de la forêt. Et me revoici, droit comme un I, et fort comme un turc.

- Eh, Gildas, qu'est-ce qui s'est passé exactement?, demanda le rouquin. Toi et Géraud avez glissé, c'est ça?

La mine de Gildas s'assombrit à la mention du prénom de Géraud, mais il répondit, en jetant un coup d'œil à sa mère.

- C'est ce qu'on vous a dit? Eh bien... Je vais tout vous raconter. Loublin et ma mère étaient un peu plus loin, sur la route habituelle. Je m'étais éloigné pour monter en haut d'un rocher surélevé. Pour admirer un peu la vue. En fait, la crevasse se trouvait juste au pied de ce gros rocher.

- Et c'est là que tu es tombé?, demanda une jeune fille.

- Tu plaisantes, j'espère? J'ai le sens de l'équilibre, moi... Mais pas l'autre abruti. Quand il m'a vu, il a voulu faire son malin en sautant à son tour, pour montrer qu'il était aussi agile que moi. Alors j'ai essayé de le prévenir : "Attention, Géraud! Tu vas te faire mal, à sauter de partout". Mais évidemment, il ne m'a pas écouté, il a fait le cabri pendant quelques bonds avant évidemment de se rater et de glisser. Il s'est rattrapé de justesse au rebord de la crevasse, alors je suis allé l'aider, en appelant à l'aide. Je lui ai pris la main, et j'ai essayé de le tirer, mais il n'arrêtait pas de se plaindre, comme quoi c'était trop dur, et tout. Alors, j'ai tiré plus fort, parce qu'il ne voulait pas y mettre du sien. Mais avec le Soleil, nos mains transpiraient, et commençaient à glisser.

- Oh, ben merde, alors!, lâcha le garçon assis devant Luis, tandis que Gildas gonflait son torse de fierté.

- Eh oui, Medhi. Je n'ai pas cherché à réfléchir plus longtemps : je me suis redressé, en levant un pied de l'autre côté de la crevasse, qui était surélevée, en prenant le risque de glisser aussi, parce que la roche était poreuse. J'ai essayé de lui prendre l'avant-bras, mais il était si lourd...

Luis vit Mercier replonger son attention et son croissant dans son café.

- Et tu l'as lâché?, demanda Élodie.

- Bien sûr que non!, s'énerva Gildas. J'ai... Enfin, oui, mais bon, pas tout de suite, évidemment... J'ai tenu le plus longtemps possible... Mais le Soleil, et ensuite les crampes ont commencé à me brûler. Il m'a dit de le lâcher, mais j'ai refusé, même s'il faut avouer qu'il s'était mis tout seul dans ce pétrin. Et là, eh bien... J'ai eu comme un vertige... La chaleur, sans doute. Alors ma cheville s'est tordue, et je suis tombé. Je lui tenais toujours la main, mais c'était trop tard... J'ai senti mon corps rebondir contre la paroi plusieurs fois, et j'ai perdu connaissance. Je crois qu'il s'en est mieux sorti que moi, parce qu'il est resté conscient, d'après ce que ma dit ma mère. Elle et Loublin nous ont extirpé de là, mais elle a bien compris à son air coupable que tout ça ne se serait jamais produit si Géraud n'avait pas voulu faire son malin. Mon sang était partout, m'a dit Loublin, et je suis sûr qu'il est toujours en train de sécher contre les parois de cette crevasse.

- Beurk, commenta une fille à côté d'Élodie.

- J'ai rien compris... Pourquoi il est tombé?, demandait un autre.

- La vache!, siffla Manu, impressionné.

Gildas but d'une traite un grand verre de jus d'orange, savourant le petit effet sur son auditoire silencieux.

- Un vrai héros, commenta Loublin en ayant l'air de lire la notice d'un réfrigérateur.

- Merci, Loublin, fit Gildas sans le regarder. Mais vous auriez tous fait pareil, je pense. Enfin presque tous.

- Mon fils a survécu a une terrible chute dans la crevasse, reprit flegmatiquement Simon Mercier, ainsi qu'à une perte de sang conséquente suite à la perforation de son cou par de petites stalactites.

- Stalagmites, corrigea Loublin.

- Ben merde alors!, lâcha un des orphelins. Fais-voir ça, Gildas!

- Peu importe, reprit Mercier. Il a reçu des soins que ma femme estime suffisants et de nouveau prêt à reprendre les cours. Mais pas de sport. Le cas de Géraud est un peu plus sérieux, mais je suis confiant. A présent, bien que vous ayez tous compris que Géraud n'était pas étranger à l'origine de cet accident, je vous demanderais de ne pas le chahuter à son retour. Gildas, ça vaut aussi pour toi. J'attends donc que tu montres l'exemple.

- Oui, c'est vrai, poursuivit Gildas. Même si Géraud est en fin de compte l'unique responsable. Mais je lui pardonne.

- C'est bien, mon fils, dit Madame Mercier. A présent terminez votre petit déjeuner. La classe va commencer dans dix minutes.

Alors que les jeunes de l'orphelinat retrouvaient leurs bureaux, Gildas inventait aux curieux les détails de son récit, notamment sur le fait qu'il ait insisté pour revenir en cours le plus tôt possible. Il fallait absolument qu'il donne le change pour tirer le maximum de bénéfices de cet accident. Puis qu'il ne pouvait même pas dire la vérité, autant qu'il en invente une qui compense au maximum le préjudice qu'il avait subi. Ses parents l'obligeaient à ne parler de la morsure à quiconque, même pas à Manu, ce qui le faisait se sentir un peu plus seul une fois de plus. Il en voulait à ses parents pour ça, ainsi que pour avoir choisi de garder Géraud,et de le protéger par des mensonges. Il avait de moins en moins envie de jouer le jeu.

- Dis, tu es sûr qu'il y a pas moyen de venir faire une petite partie, tout à l'heure?, l'interrogea son ami aux cheveux roux.

- On verra, Manu. Dis-moi, qu'est-ce qu'il y a de nouveau, ici? J'ai entendu parler d'un nouvel arrivant...

- Ouais, un mec avec un nom d'Espagnol. Il est encore moins bavard que Géraud. En fait, on l'a pas entendu depuis qu'il est arrivé.

- Il est où?

- La table à côté de la fenêtre. Son nom, c'est Luis. Enfin, c'est ce que nous ont dit tes parents, puisqu'il ne dit rien. Ta mère nous a dit qu'il avait quitté sa dernière famille d'accueil récemment.

- Elle t'a dit pourquoi?

- Tu connais tes parents... Je veux dire..., bredouilla Manu en voyant son ami froncer les sourcils, elle ne va pas nous dévoiler toute sa vie... Et lui, je sais pas si c'est parce qu'il est super méfiant, mais en tout cas, il ne parle pas du tout. A mon avis, il est un peu con. Je sais même pas s'il comprend le français.

- Eh ben, on va bien voir, dit Gildas, en s'approchant du jeune homme, qui s'était assis et observait la cour par la fenêtre.

- Salut. On se connaît pas, je crois.

Le jeune homme le regarda, sembla s'apprêter à répondre, mais les mots moururent sur ses lèvres.

- Je suis Gildas. Je ne t'avais pas remarqué, au petit déjeuner. On peut dire que tu sais rester discret.

Luis esquissa un petit sourire gêné. Gildas sentait que les élèves commençaient à le regarder, pour voir s'il réussirait mieux qu'eux à extirper quelque chose du nouveau pensionnaire. Il fallait qu'il réagisse rapidement et qu'il s'impose pour ne pas se laisser ridiculiser en public. D'ailleurs, peut-être même que cet abruti qui le dévisageait bêtement savait parfaitement ce qu'il faisait, et qu'il essayait de l'humilier en l'ignorant pour mieux lui piquer sa place.

- Tu-par-les-fran-çais?, articula exagérément Gildas, en se penchant vers Luis.

- Laisse!, intervint Élodie, qui était assise devant Luis et s'était retournée. Ce monsieur ne se mêle pas avec les individus de notre espèce.

- Je crois bien que tu as raison, sourit Gildas. Regarde un peu comment il rougit.

- Il est bizarre mais il est pas dangereux, ajouta Élodie. Laisse-le tranquille...

- Tu devrais quand même éviter de lui chercher des noises, risqua Manu. Si ça se trouve, il sait se battre, lui aussi...

- Toi, quand j'aurai besoin de toi, je te sonnerai, répliqua sèchement Gildas, furieux de réaliser qu'il avait peut-être raison.

- Gildas, tais-toi et assieds-toi, dit la directrice, en entrant dans la salle de classe. Émmanuel, toi aussi. Élodie, retourne-toi.

- J'étais seulement en train de lui dire de ne pas embêter le nouveau, maman!

- Gildas, ne me fais pas répéter. Tu ouvriras le bec quand tu auras des choses intéressantes à dire à la classe.

- Oh, mais peut-être que j'ai des choses très intéressantes à raconter, à la classe...

Gildas s'assit en savourant la figure déconfite qu'arbora sa mère l'espace d'une seconde. Il attendit la réplique cinglante et la punition qui suivrait. Il fut à moitié déçu.

- Tes histoires de bravoure gonflées comme ton égo n'intéressent que toi. Ouvrez votre manuel de catéchisme à la page deux cent vingt-trois. Un volontaire pour lire? Luis, par exemple? Il serait temps qu'on commence à entendre ta voix?

Gildas tourna comme les autres la tête, mais il décida de s'amuser un peu en lui arborant un sourire de toutes dents. Luis rougit un peu plus, ouvrit son bureau avec précipitation et y prit son livre, qu'il ouvrit maladroitement. Il respirait un peu bruyamment, et ses yeux paniqués parcouraient la page sans comprendre.

- Deux-cent vingt-trois, lui chuchota Élodie, qui s'était à nouveau retournée.

Gildas ricana subrepticement. Luis tourna quelques pages, et son regard s'éclaira en trouvant la page. Puis, semblant se souvenir qu'on attendait de lui qu'il lise à voix haute, il reprit sa concentration et sa voix faible sortit de ses lèvres.

- Si.. Si l'Esprit de...

- Plus fort!, martela Madame Mercier, en tapant violemment sur son bureau.

- Si... (Luis prit une inspiration). Si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous.

- Oh, mais quelle jolie voix, lui murmura Gildas, doucereux.

- Bon, ça suffit! Gildas! Tu sors!

- A vos ordres, chef!, gloussa le jeune homme.

- Dehors!

Loublin revenait de la cave lorsqu'il croisa le directeur. Ce dernier lui indiqua qu'il y avait une ampoule défectueuse dans le couloir du deuxième étage de l'aile est. Loublin récupéra une ampoule neuve dans son atelier, et se rendit à nouveau dans l'orphelinat. Il changea rapidement l'ampoule, et alors qu'il s'apprêtait à redescendre, il entendit quelque chose tomber au-dessus de lui. Sur le parquet du grenier. Sachant Monsieur Mercier dans son bureau en bas, Loublin fila vers la porte menant sous le toit, et ouvrir la porte à la volée. Géraud était allongé sur le sol, sous le vasistas.

- Aaah..., gémit le garçon.

- Géraud? Qu'est-ce qui t'est arrivé?

- Rien... Je suis tombé, c'est tout... Merde, je crois que je me suis coupé en glissant du bord du coffre, grommela-t-il, en portant à sa bouche son avant-bras d'où coulait une petite perle rouge.

- Géraud, non!, cria Loublin, les yeux exorbités, se jetant en avant pour interrompre son geste.

- Ça va, c'est pas profond, ça saigne juste un peu, le rassura-t-il en aspirant son propre sang. C'est amer, ce goût...

- Ne..., s'interrompit l'assistant du directeur.

- Qu'est-ce qu'il y a? Pourquoi vous me regardez comme ça? Ça va, je vous dis!

- Tu... Tu te sens bien? Tu n'as pas la tête qui tourne ou... autre chose?, l'interrogea Loublin tout en restant en arrière, l'air ahuri.

- Non... Enfin si, c'est pour ça que je suis tombé... J'étais monté sur le coffre pour regarder un peu dans la cour. Pourquoi je dois rester bloqué ici?

- Tu ne te sens pas un peu étrange, là, maintenant?

- Mais non, je vous dis!, s'agaça le jeune homme. Pourquoi vous me demandez tout le temps si ça va? J'ai mal aux gencives, si vous voulez tout savoir. Et ça, ça me lance.

Loublin resta un instant muet, et se reprit soudain, avançant pour aider Géraud à se relever, en époussetant la poussière sur ses vêtements. Peut-être que son propre sang ne déclenchait rien chez Géraud, et qu'il n'y avait pas de raison de s'alarmer. Ça se tenait, comme logique.

- Tu ne devrais pas monter là-dessus dans ton état, se radoucit-il. Tu es encore faible, c'est pour ça que je me suis inquiété. Viens t'assoir sur le lit, plutôt. Fais-moi voir ton bras? Bon, ta blessure est superficielle, elle va vite arrêter de saigner, tiens, prends ça.

Loublin tendit à Géraud un mouchoir de tissu blanc, où était brodé en rouge le prénom "Régis".

- Merci...

- Je t'en prie Géraud, répondit Loublin, en surprenant le regard du jeune homme sur la porte ouverte.

- Tu n'es pas encore prêt à sortir, mon garçon. Mais ça viendra, ne t'en fais pas. Tu étais en train de me dire que tu avais mal aux gencives. Comment est-ce que tu t'accommodes de tes nouvelles dents?

- Ça va... En ne mangeant que de la purée, de la soupe et des yaourts je n'ai pas trop à m'en servir. Par contre, la digestion, c'est autre chose.

- Tu penses pouvoir passer à des aliments plus solides? N'hésite pas à leur dire... Tu aimerais quoi? Un bon steak? Des lentilles et du boudin?

- Je crois que j'aimerais bien une bonne quiche... J'en ai rêvé, cette nuit, je crois que c'est mon plat préféré. Ça fait bizarre de se dire ça, alors que je ne me souviens même pas de la dernière fois que j'en ai mangé.

- Et de quoi d'autre est-ce que tu rêves?

- Oh, je ne sais plus... Mes rêves sont aussi vides que ma vie dans ce grenier... C'est horrible, vous pouvez pas savoir... Je crois que ça me déprimerait, si je n'étais pas si fatigué. Heureusement, je le suis de moins en moins.

- Tu as du courage.

- J'imagine, soupira Géraud. C'est pour noyer l'ennui et la douleur que je regarde dehors. Ne le répétez pas au directeur, s'il vous plaît, je crois qu'il n'aimerait pas savoir ça. Honnêtement, il me fait un peu peur...

- Tu peux me tutoyer, je t'ai dit.

- Si vous voul... Si tu veux, Régis.

- Éric, sourit Loublin. Mon prénom, c'est Éric. Régis n'était que la personne à qui appartenait ce mouchoir. Mais laisse tomber Éric aussi, de toutes façons tout le monde m'a toujours appelé Loublin.

- Ça va être difficile de tutoyer quelqu'un qui veut qu'on l'appelle par son nom de famille. Je crois que je vais continuer à vous vouvoyer, si ça vous va.

- Bien sûr, comme tu veux, Géraud, ça n'est pas un problème.

- Merci... S'il n'y avait que ça...

- Écoute, je me doute bien que ça doit être pesant, de rester tout le temps ici. De ne rien savoir sur rien, de se sentir si faible, d'avoir à subir ces piqûres... J'aimerais t'aider, mais pour l'instant c'est impossible, pas tant qu'il n'est pas assuré que tu es... disons sortable.

- Mais je le suis!

- Si tu continues à avoir des vertiges, avec tous les escaliers que tu as à descendre et à monter, ça va être compliqué. Enfin... Tu n'en as jamais fait qu'à ta tête.

- C'est vrai?, sourit le garçon. Parlez-moi un peu de moi, Loublin...

- Ta vie ici se résume à peu près à ce que tu sais déjà d'elle. Toi et les autres ne sortez que rarement de ces murs, alors à part les autres jeunes et le bâtiment, tu n'as pas grand chose à découvrir. Ici, ta vie, c'est un peu toujours la même chose.

- Je m'en doutais un peu... Mais je suis frustré.

- Ça veut dire que tu commences à retrouver la mémoire, lui dit Loublin avec un clin d'œil.

- Super... Je dois en déduire qu'il vaut mieux que je ne me souvienne pas de ma vie d'avant?

- A peu de choses près, tu n'y trouverais rien d'intéressant, lui répondit Loublin en regardant la porte.

- Vous devez partir?

- Je ne dois pas rester, surtout. Le directeur ne veut pas que je reste trop à côté de toi. Il croit que je vais t'inciter à faire le mur.

- Et c'est vrai?

- Je veux que tu sortes au bon moment, Géraud, et pas avant, lui expliqua sérieusement Loublin.

- Vous pouvez aller lui parler? Et lui dire que j'ai vraiment besoin de sortir?

Loublin secoua la tête.

- Il ne se laissera pas convaincre par des mots. Eh, regarde, tu ne saignes déjà plus.

- Merci, pour le mouchoir, Loublin, tenez. Mais encore une fois, s'il vous plaît, vous êtes mon seul ami, ici... Il n'y a pas moyen de faire quelque chose?

- Il en est hors de question, Loublin, et vous le savez très bien, le sermonna le directeur de l'orphelinat. Vous savez que tant que je n'ai pas eu de preuves scientifiques de sa guérison totale, il restera bouclé au grenier. Dites-moi, d'ailleurs... Je peux savoir pourquoi vous abordez le sujet? Vous êtes allé le voir, c'est ça?

- Oui, Monsieur. J'avais réparé l'ampoule à l'étage que vous m'aviez demandé de changer, et j'ai entendu... j'ai entendu la clochette. Il avait faim, et je lui ai donné un croissant.

- Sans venir me le dire? Je ne vous ai pas vu aller à la cuisine.

- Voyons, Monsieur, je n'allais pas vous avertir que Géraud voulait manger un croissant... Et j'en avais un de ce matin sur moi, alors je n'ai pas eu à descendre. Pourquoi éludez-vous la question? Il dit avoir besoin de sortir!

- Pas tant que je serai sûr à cent pour cent qu'il est inoffensif, je vous l'ai dit. Alors cessez de prendre sa défense. Dois-je vous rappeler qu'il y a toujours un risque pour qu'il... fasse ses... monstruosités?

- Je vous l'accorde Monsieur, mais si vous le laissez moisir dans son grenier ad vitam eternam, il va devenir un monstre pour de vrai. L'arrachage de ses canines, l'effacement de sa mémoire et les injections à répétitions de jais luminique doivent l'avoir rendu aussi humain que vous et moi. C'est écrit dans les manuels que j'utilise.

- Ces manuels pseudo-scientifiques blasphématoires, bien qu'ils aient fait leurs preuves de temps à autre ne m'assurent aucune réussite concrète, reconnaissez-le. Lui avez-vous bien injecté des doses de jais luminique? Le manuel prétendait que c'était rarissime, comment vous en êtes-vous procuré?.

- Les injections lui on bien été administrées, Monsieur, mentit Loublin. C'est en effet rarissime, mais j'ai réussi à en synthétiser grâce à la lueur du Soleil à midi à travers un miroir sans tain, où j'ai distillé des particu...

- Tout ce charabia ne m'intéresse pas, vous lui avez injecté, oui ou non?

- Oui, Monsieur. Je lui ai injecté le sérum, répondit Loublin un brin vexé par ce manque d'intérêt pour un travail considérable qu'il aurait potentiellement pu faire.

- Bien, j'ai noté dans mon agenda qu'il s'agit demain du dernier jour où il faudra l'injecter, toujours selon vos calculs. Je tiens à être présent. Puis nous effectuerons enfin un dernier test pour s'assurer qu'il est tout à fait guéri. Vous avez autre chose à ajouter?

- Oui. Comptez-vous dire au nouveau pensionnaire qu'il est le bienvenu?

- Luis? Où voulez-vous en venir je ne comprends rien à ce que vous dites?

- Je vous dis simplement qu'il ne s'agit pas d'une nouvelle poule dans la basse-cour, Monsieur, se risqua Loublin, au risque de vexer l'irascible directeur. Luis a l'air d'être un garçon réservé et profondément touché par ce qu'il a vécu. Lui donner une chambre et le jeter au milieu des autres jeunes de l'orphelinat ne suffira pas. La seule chose que je vous ai entendu lui dire, c'est les règles des lieux. Je sais que vous êtes inquiet pour votre fils, mais il est suffisamment fort, et Luis a l'air d'avoir davantage besoin de soutien. Peut-être pourriez vous l'aider à se sentir intégré?

- Vous voulez dire, comme Fatou, ce matin?

- Comme Fatou ce matin, répéta l'assistant du directeur. Essayez d'assurer le service après-vente, en quelque sorte. Le présenter officiellement aux autres, organiser un jeu collectif...

- Oh, je vous laisse vous occuper de ça, conclut Simon Mercier en balayant la conversation d'un geste de la main. J'ai assez de travail comme ça avec la paperasse à envoyer au Ministère de l'Intérieur. Et ne me regardez pas avec ces yeux là, Loublin, vous savez que mon travail est au moins aussi important pour Luis que vos idées de jeux collectifs, sinon plus. Et ne me regardez pas avec ces yeux-là, vous le savez très bien.

- Je suppose. A plus tard, Monsieur, fit l'assistant, en tournant les talons.

- Loublin?

- Oui?

- Qu'a-t-il dit d'autre?

- Qui ça, Géraud?

- Mais oui, évidement! Qu'a-t-il dit?

Loublin se remémora Géraud tombé au sol et léchant sa blessure. Il sourit à moitié.

- Il dit qu'il a mal aux dents.



Le coup l'atteignit en pleine bouche. Luis était sonné par l'impact, et sentait la chaleur lui monter au visage.

- Eh ben alors, le nouveau, on sait pas attraper une balle, de là où tu viens?, ricana Manu.

- Ouais, pourtant je l'ai envoyée droit sur toi, renchérit Gildas, hilare. J'espère que ça ne t'empêchera pas d'articuler et de nous faire part de tes connaissances...

C'était la pause. Luis avait essayé de se tenir à carreau aussi longtemps possible jusqu'à la fin du cours, où Madame Mercier l'avait mitraillé de questions sur la Bible, aussi motivée par l'envie de le piéger que fascinée par sa maîtrise du sujet. Manu s'était amusé à feindre son admiration pour le déstabiliser, mais il avait tenu bon. A la fin du cours, Luis avait rasé les murs pour se poser au coin d'un arbre, au pied de l'aile ouest de l'orphelinat. Mais Gildas, qui était resté dehors, n'avait pu retenir longtemps sa jubilation avant de venir le narguer à nouveau. Avec Manu, il avait commencé à jouer au foot suffisamment près de lui pour le toucher "accidentellement". Et à présent, il riait bêtement, fier de sa stupidité. Luis caressa ses lèvres en feu et observa machinalement ses doigts, qui étaient couverts d'un sang bien rouge. Il blêmit.

- Oh, ben alors, je t'ai fait mal?, lui demanda onctueusement Gildas, en s'approchant de lui. Tu sais, reprit-il en posant la main sur son épaule, quand on a la peau un peu mate, ça se voit vite, qu'on est blanc de trouille.

- Ne t'approche pas de moi, grogna Luis, en dégageant violemment son épaule tout en vacillant.

- Oh, mais faut pas le prendre comme ça! Je suis désolé... Fais-moi voir cette vilaine blessure, dit Gildas en essayant de prendre Luis par le menton.

- Mais, lâche-moi!, le repoussa le jeune homme, en criant suffisamment fort pour attirer l'attention et espérant voir le fils du directeur s'éloigner.

- Dis donc, on ne me parle pas comme ça, toi, t'as compris?, répliqua Gildas en haussant le ton.

- Ouais, vas-y, Gigi, te laisse pas faire par cette mauviette. Fais-lui voir!

- Attendez!, paniqua soudain Luis, en tendant les mains pour se protéger. On peut régler ça sans effusion... sans effusion de violence. C'est quoi, au juste, votre problème?

La réponse s'abattit dans le ventre de Luis, et une seconde suivit dans les côtes. Le garçon se tordit, le souffle coupé. Il s'éloigna de quelques pas en posant une main sur son ventre brûlant et une autre contre le tronc d'arbre. Puis, du coin de l'œil, il eut le temps de voir Manu s'approcher à son tour, et protégea son crâne par réflexe, mais le coup l'atteint par en-dessous, droit dans la mâchoire. Luis sentit sa bouche le brûler, et ne put retenir un filet de bave. Il perdit l'équilibre et se retrouva sur les graviers. Il laissa son front se poser contre le sol pour que cesse le tournis qui l'envahissait. Il cracha par terre un mollard rougeâtre. A cette vue, les yeux de Luis s'écarquillèrent et pris de panique, il releva ses yeux embués vers ses agresseurs.

- Ne me touchez plus...! Arrêtez..., les supplia Luis. Eloignez-vous de moi!

- Ah, t'aimerais bien, hein?, ricana Gildas, en empoignant sa victime par le col, sous le regard de son complice qui sembla réprimer un mouvement pour le retenir. Tu crois pouvoir débarquer ici et faire ta loi en jouant les chouchous de la prof? Ben ça marche pas, ça, ici. Ici, le chef, c'est moi.

Et il lui asséna un coup de pied dans l'arrière-train. Luis, cloué au sol, essayait de retrouver son souffle.

- Mais non, bordel! C'est... C'est pas ce que j'essaye de vous dire...

- On n'est pas là pour causer, on est là pour les coups! Et je crois pas en avoir ass..., s'interrompit Gildas, en s'écroulant par terre.

- Quoi! Qu'est-ce...?, commença Manu, avant d'être surpris à son tour d'un crochet dans les gencives.

Luis, toujours contorsionné par la peur et la douleur, leva les yeux. Le nouvel arrivant le fixait avec curiosité. Soudain, Luis reconnut le garçon qu'il avait croisé la toute première fois qu'il était venu à l'orphelinat, et dont l'arrivée avait interrompu son entretien avec le directeur.

Leurs regards se croisèrent. Le garçon ne semblait pas le reconnaître. Luis reconnaissait ses cheveux foncés et son teint pâle, et ses grands yeux marrons. Mais il y avait quelque chose dans ce regard étrange et intense. Derrière les iris, Luis crut apercevoir une sorte de lueur rouge, mais c'était certainement le choc qui perturbait sa vue.

De son côté, l'autre garçon semblait lui aussi subjugué par Luis. Ses narines s'ouvraient et se refermaient vite tandis qu'il l'observait sans mot. Luis frotta sa bouche endolorie, oubliant un instant qu'il saignait, se demandant quoi faire.

-M... Merci...

Le garçon ne lui répondit pas. Il continuait de le fixer intensément. Luis se sentait comme happé par son regard, dans lequel il semblait se passer quelque chose d'inexplicable. Luis commença à se sentir de plus en plus mal à l'aise.

- Géraud..., susurra lentement Gildas, se redressant maladroitement, mais l'autre l'ignorait. Nom de dieu... mais qu'est-ce que tu fous là?

Luis put sentit la haine animer sa voix, mais aussi la terreur. Il comprit que devant eux, se tenait le jeune homme qui était gardé en convalescence dans le grenier de l'orphelinat. Peut-être l'avait peut-être vu se faire tabasser de sa fenêtre, en face? Si oui, pourquoi était-il venu à son aide? Il n'en revenait pas de la vitesse avec laquelle il était intervenu, mais il en fut reconnaissant. Dans son coin, Manu gémissait pitoyablement, se massant la bouche et frottant ses yeux.

Comme s'il semblait se rendre compte que quelqu'un lui adressait la parole, Géraud tourna la tête vers le fils du directeur. Tous attendirent qu'il parle, mais il resta muet. Gildas brisa le silence, en essayant de se relever.

- Putain, regarde-toi, espèce de malade. Je rêve ou tu m'as frappé? Depuis quand tu te bats, petit con? Réponds-moi...

Mais Géraud ne répondait toujours pas, et Luis comprit que Gildas cachait sa peur par des provocations. Il s'y prenait si mal que ça en devenait évident. Et pathétique.

- La vache, ce que t'es blanc... Ca s'est vraiment pas arrangé, hein? Là, t'as vraiment une sale gueule de taré, encore pire qu'avant... T'aurais mieux fait de rester dans le coma.

- Toi, je sais pas qui t'es, répondit Géraud d'une voix neutre. Mais j'aime pas ta gueule. Si tu tiens à te battre, fais-le comme un homme. A un contre un.

- Ah, parce que tu te prends pour un homme?, persifla Gildas. non, mais laisse-moi rire! Regarde un peu ta gueule, Géraud... Tu ressembles à rien! Retourne te cacher!

Visiblement peu imaginatif en matière de répartie, Géraud lui envoya un fulgurant crochet droit. Sous le choc, Gildas recula de trois pas en titubant. Puis, il se ressaisit et fonça sur son adversaire pour tenter de lui asséner un uppercut, qui glissa maladroitement contre sa mâchoire. Emporté dans son élan, Gildas exposa son dos à Géraud qui saisit aussitôt l'opportunité par un violent coup de poing dans les reins. Avant même que le malheureux Gildas ne puisse y répondre, Géraud le rattrapa en un éclair et enchaîna avec un coup de genou dans le ventre qui l'envoya à terre le souffle coupé. Luis, qui avait assisté avec stupéfaction à la scène depuis le sol, ne put s'empêcher de prendre plaisir à voir son agresseur ainsi malmené à son tour.

Soudain, et sans raison apparente, il vit Géraud froncer les sourcils et saisir son propre crâne entre ses mains, un peu comme s'il entendait un bruit strident. Il se mit à cligner des yeux et respirer bruyamment. A ses pieds le fils du directeur toussait en se tenant les pectoraux.

- Me... Me touche plus! Fous le camp, sal...salaud!

- Monsieur le directeur, à l'aide!, hurla alors une voix paniquée. Venez vite! Oh mon dieu! Géraud!

Luis reconnut Loublin, l'assistant du directeur, qui courait dans leur direction, et tenta de se redresser malgré la douleur.

- Au secours! Il nous attaque!, lança Manu.

Loublin arriva jusqu'à eux et s'adressa directement au seul qui était toujours debout.

- Géraud, ressaisis-toi, s'il te plaît, le somma Loublin, sans toutefois oser le toucher. Géraud, tu m'écoutes, reprit-il plus calmement? Géraud?

Puis, comme sortant d'un rêve, le jeune homme secoua la tête, et ses yeux se reposèrent sur le sol, comme éteints. Il porta une main à sa bouche.

- Ça me fait mal, là... A mes dents...

- Eh ben moi aussi, connard, cracha Manu, qui tentait aussi de se remettre debout.

- Géraud, reprit doucement Loublin en lui posant une main hésitante sur le bras, tu ne devais pas sortir avant de... avant d'être rétabli! Qu'est-ce qui t'a pris de t'en prendre au fils du directeur?

- Et merde... Alors c'est lui, ce con?

- N'en rajoute pas! Le père Mercier va être furieux, tu ne te rends pas compte!

Géraud détourna son regard, un peu embarrassé.

- Bon, reste calme, en tout cas... Ça va, toi?, demanda Loublin.

Luis, qui avait plus ou moins réussi à se relever, réalisa qu'on s'adressait à lui et répondit d'un hochement de la tête.

- Moi, ça va très mal, Loublin, intervint Gildas entre deux toux, en lui lançant un regard noir. Des fois que ça vous intéresse...

- Ça, ça n'est pas nouveau, Gildas. Allez, prends ma main... Ah, ça te manquait, hein, de chercher des noises à Géraud? Il fallait que tu te t'en prennes au nouveau?

- Vous osez dire que ça m'a manqué, Loublin? Mais c'est lui, qui nous a attaqués! Mon père va...

- Ouais, eh ben je suis là, si je t'ai manqué, répondit sombrement Géraud, lui coupant la parole. Fils de chien ou fils de directeur.

Gildas lui rendit son regard le plus noir.

- Alors c'est toi, Gildas, hein?, reprit Géraud, alors qu'il était désormais face à face avec lui. Eh bien, je te présente mes hommages...

- Ouais, ouais rigole bien... Tu vas me payer ça, tête de con, maugréa Gildas, en essayant de récupérer un peu de contenance.

- Doucement, messieurs..., s'interposa Loublin en les retenant par l'épaule. Géraud, ne lui réponds pas. Gildas, respire, au lieu de jouer les provocateurs. Tu as perdu la mémoire, toi aussi?

- Et qu'est-ce que c'est supposé vouloir dire?, le menaça Gildas. Que je vais retomber dans une foutue crevasse? Allez-y, dites-le moi!

- Géraud!, hurla soudain une grosse voix reconnaissable derrière eux. Non mais est-ce que vous êtes complètement fous, ma parole?

- Monsieur le directeur, je suis content que ayez entendu mes appels!, répondit Loublin. Il y a eu une bagarre...

Luis ne put s'empêcher de penser que Loublin n'était pas un surveillant très impartial. Ceci dit, tant qu'il avait compris qui était le véritable fauteur de trouble, ça lui allait. Mais voilà qu'il jouait à présent les bons petits délateurs auprès du directeur, juste pour se faire bien voir. Il fallait peut-être se méfier de cet homme.

Les yeux exorbités de Simon Mercier se posaient tour à tour sur ces trois jeunes roués de coups autour de Géraud. Le directeur s'approcha de ce dernier et commença à entamer la gifle du siècle, mais il retint sa main en l'air. Il empoigna alors le jeune homme par les épaules et le secoua comme s'il était en hypothermie.

- Non, mais qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez toi, Géraud? Est-ce que tu m'écoutes? Qu'est-ce qui t'a pris de sortir de ta chambre? Tu es en qua-ran-taine! Et c'est tout ce que tu trouves à faire? T'échapper malgré l'interdiction pour venir tabasser les plus faibles?

- Eeeh!, protesta son fils.

- Je ne suis plus malade, monsieur! C'est pas ce que vous croyez... C'est votre... C'est votre cher fiston ici qui s'est amusé avec son ami à casser la gueule de... de ce mec!, protesta Géraud, en pointant du doigt Luis. Il ne suffit pas d'être ici depuis longtemps pour comprendre comment cet endroit est géré...

Luis admira le culot du jeune homme, qui cette fois-ci épuisa la patience du directeur, qui lui infligea pour toute réponse une claque monumentale - au grand plaisir de Gildas.

- Celle-la, tu l'as pas volée! Ne t'avise plus à me parler comme ça, c'est compris? Alors, maintenant tu vas la boucler, et tu vas me suivre illico! On va régler quelques petites choses là-haut, toi et moi.

Le sourire de son fils s'évanouit dans un sursaut.

- Gildas! Emmanuel! Dans mon bureau! Quelque chose me dit que vous n'êtes pas pour rien là-dedans...

Luis, qui s'était rapproché, posa une main sur l'épaule de Géraud, dont la rage montante sembla s'évanouir à ce contact. Il essaya de lui dessiner un sourire de gratitude.

- Loublin!, aboyait à nouveau le directeur. Appelez ma femme, qu'elle s'occupe d'eux! Et venez immédiatement me rejoindre au grenier! Et bougez-vous, bon sang! Vous connaissez votre boulot!

- Bien, Monsieur.

Géraud hocha la tête aux moments requis et répondit laconiquement à chaque fois que le directeur le lui exigeait. Il n'écoutait pas vraiment. Il se demandait ce que ça allait lui coûter, mais il se posait davantage de questions sur la motivation de son geste. Il n'aimait vraiment pas Gildas. C'était instinctif, au-delà même du fait que la première fois qu'il l'ait vu, il tabassait quelqu'un. Ce Luis ne savait manifestement pas se défendre, et il fallait qu'il intervienne.

- ...de me poser la question : qu'est-ce qui t'es passé par la tête? Pourquoi est-ce que tu t'es rué sur mon fils?, résonna la voix de Simon Mercier.

- Rien ne lui est passé par la tête, répondit à sa place Loublin, en entrant dans le grenier à ce moment-là. C'est un jeune homme que la testostérone pousse faire des bêtises. Comme votre fils, d'ailleurs, avec tout le respect que je vous dois...

- Et n'oubliez pas le respect, en effet. Que vous a dit ma femme?

- Oh, votre femme n'a pas tardé à leur faire cracher le morceau. Bien avant que n'intervienne Géraud, c'est bien votre fils et son complice habituel qui ont cherché la bagarre.

- Comment va-t-il?

- Votre fils? Il s'en remettra. Il n'est pas trop faible, malgré le fait qu'il sorte juste de convalescence. La preuve, la première chose qu'il fasse est de chercher à se battre.

- Épargnez-moi vos commentaires, Loublin. Et les deux autres?

- Emmanuel sait mieux gérer sa douleur, son cœur est un peu plus rapide que d'habitude. Mais rien de dangereux, je vous rassure. Je lui ai demandé comment il se sentait, il m'a dit avoir un peu mal à la tête, alors votre femme lui a donné une aspirine. En fait, c'est comme d'habitude Fatou qui s'est surtout occupée de la partie soins. Elle sait vraiment s'y prendre, avec nos chers pensionnaires... Quant au nouveau, Luis... Eh bien, c'est lui qui a reçu le plus de coups, mais il ne se plaint pas. Il n'est pas très bavard, d'après ce qu'on m'a dit. Il a simplement insisté pour soigner lui-même ses blessures, c'est d'ailleurs impressionnant, vu à quel point ses blessures semblaient lui faire peur.

- Merci bien, ça suffira.

- Je vous en prie, Monsieur.

- Non, je tiens vraiment à vous remercier, Loublin. Vous m'avez prévenu dès que vous avez vu cette bagarre et avez réussi à l'interrompre. Vous avez vu juste au sujet de mon fils, même si cela m'agace à son sujet. Même si je n'aime pas toujours vos manières, vous avez du flair, et vous êtes un assistant efficace.

- Eh bien... Merci, Monsieur, vous ne m'avez pas vraiment habitué aux flatteries...

- Si je ne vous y ai pas habitué, c'est parce que j'ai douté de vous.

- Vraiment?

- Oui. Et puisque vous avez à nouveau ma confiance, je tiens à faire de nouveau appel à votre instinct.

- Mon... instinct, Monsieur?

- Tout à fait. Je veux que vous me disiez si ce jeune homme ici est prêt à sortir de sa quarantaine - après bien sûr avoir été puni.

Géraud tourna la tête vers Loublin, qui le toisa sans sympathie.

- Une fois qu'il aura été puni pour avoir désobéi, je pense en toute franchise qu'il est prêt, monsieur.

- Vous saisissez bien entendu tout le sens de ma question, n'est-ce pas?

- Oui, Monsieur. Tant qu'il sait maîtriser la fougue naturelle propre à son jeune âge, il est prêt.

- Bien. A présent, je vais m'assurer que cela est vrai. Je veux que vous descendiez et que vous récupériez une des compresses d'Emmanuel ou de mon fils. Et remontez ici aussitôt avec. Je vous attends, mais faite vite.

- Euh... Bien, Monsieur, répondit avec peu de conviction Loublin, avant de disparaître dans les escaliers.

- Monsieur, dit calmement Géraud. Je ne me serais jamais permis de quitter ma chambre si la situation ne l'avait pas exigé.

- Sais-tu ce que signifie le mot quarantaine, Géraud?, l'interrompit le directeur.

- Oui, mais j'ignore pourquoi vous voulez me retenir éloigné des autres.

- Fais-moi confiance, je sais prendre soin de mes pensionnaires. Tu es faible et tu aurais pu attraper un microbe ou dieu sait quoi, dans cette crevasse, répondit distraitement le directeur. Et le transmettre aux autres.

- Mais pas votre fils?

- Non, pas lui. Après une période où nous l'avons bien ausculté et soigné de ses nombreuses blessures, nous avons pu nous assurer qu'il pouvait sans risque rejoindre les autres. Toi, comme tu le sais, tes blessures et ta convalescence sont différentes. Ton cas a nécessité... d'autres traitements.

- Je sens que vous m'en voulez encore, pour ça. Je ne m'en souviens pas, mais je vous assure que je suis désolé, pour ce qui est arrivé... En fait, j'aimerais retourner à la crevasse... Je n'arrête pas d'y penser! Je me dis que peut-être qu'en m'y rendant et en voyant les lieux, je retrouverai la mémoire?

- Je doute que cela t'aide à retrouver ta mémoire, très franchement. Loublin t'y amènera si tu insistes, mais ne t'attends à rien. Et ce sera seulement quand tu seras en mesure de sortir sans présenter aucun risque.

- Et quand est-ce que cette interminable convalescence sera terminée?

- Dans quelques instants, après un petit test, si tout va bien. Rien de bien méchant, mais sache que Loublin et moi savons ce que nous faisons.

- Parce que honnêtement, vous n'en donnez pas toujours l'air, osa Géraud, devant le directeur qui bouillonnait en silence. Tout se passe uniquement entre les murs de cette orphelinat, si je comprends bien?

- Oui, Géraud, exactement!, s'emporta brutalement Mercier en frappant d'un poing sur la commode. Maintenant assez de questions! Je t'avertis que même si nous concluons que tu es apparemment apte à rejoindre les autres, je te tiendrai particulièrement à l'œil! Alors tâche de ne pas l'oublier et essaye de te tenir à carreau. Quant à ta punition, tu devras aider Fatou à nettoyer l'orphelinat de fond en comble, et je te conseille de ne pas laisser une seule tâche, compris? A partir de maintenant, tu vas essayer de te faire le plus discret possible. Et surtout, Géraud, surtout... laisse mon fils tranquille, c'est clair?

- Même s'il tabasse à nouveau quelqu'un?, ironisa Géraud. C'est tellement plus facile de punir l'orphelin que son propre fils.

Le directeur rougit comme un taureau devant un tel toupet, mais Géraud parvint à lui tenir tête sans cligner des yeux. A vrai dire, Mercier avait l'air ridicule avec sa grosse tête empourprée et ses vilains petits yeux mesquins.

- Et voilà, Monsieur, j'ai ce que vous m'avez demandé!, dit Loublin, qui venait de faire son retour dans le grenier.

- Qu'est-ce que c'est que ça?, aboya le directeur.

Géraud le vit arracher des mains de Loublin un mouchoir ensanglanté. Loublin lui adressa un furtif regard, avant de s'adresser de nouveau à son supérieur.

- C'est le mouchoir avec lequel Fatou a essuyé la lèvre de votre fils, Monsieur.

- Il est tout sec...

- Évidemment, par cette chaleur... Voulez-vous que je retourne chercher une compresse? Ça ne me prendra qu'une minute ou deux...

- Non! Ça ira, Loublin.

- J'ai aussi pensé qu'il serait utile de vous amener ceci, poursuivit Loublin, en lui tendant une seringue contenant un liquide transparent.

- Vous m'aviez dit que les injections étaient inutiles après son réveil? Que c'était écrit dans les vieux manuels?

- Je sais, mais on n'est jamais trop prudent, Monsieur, assura Loublin, en jetant à nouveau un bref coup d'œil à Géraud.

- Vous avez entièrement raison, Loublin. Je savais que je pouvais compter sur vous. Gardez-la un instant.

- Qu'est-ce que c'est?, s'inquiéta le jeune homme.

- T'occupe, lui rétorqua Mercier. Maintenant, je veux que tu t'asseyes sur le lit, et que tu essayes de te détendre.

- C'est ça, oui... Et si je refuse?

- Eh bien, j'interviendrai personnellement, intervint Loublin, avec une fermeté qui ne lui était pas habituelle. Et je n'hésiterai pas à faire appel à la force. J'en ai assez de prendre ta défense, Géraud. Il est plus que temps d'y mettre du tien. Tu as désobéi délibérément à l'interdiction de sortir, qui était pourtant claire. Alors arrête de jouer les gamins bornés, prends maintenant tes responsabilités et accepte les conséquences de tes actes. Comme un homme.

Géraud ouvrit la bouche pour répliquer mais en vain. Il se sentait à la fois trahi et piégé. Il dévisagea sans y croire un Loublin aussi inexpressif qu'une statue de glace. Mercier adressa à ce dernier un sourire appuyé, tout en retirant sa ceinture pour serrer le bras de Géraud au-dessus du coude.

- Merci pour votre aide, Loublin. Je suis ravi de voir que vous reprenez les choses en main. Bien., je vais le maintenir pendant que vous lui ferez son injection. Je serai prêt, si ça tourne mal. Ne vous laissez pas attendrir par son regard, il ne cherche qu'à vous faire plier, mais vous savez ce dont il est vraiment capable.

Géraud se laissa faire, complètement médusé. Loublin prit une chaise et s'assit face à lui, tandis qu'en arrière, Mercier le maintenait fermement par les épaules. Tandis que l'aiguille pénétrait sa chair, il dévisagea Loublin. Ce dernier baissait les yeux sur la seringue, certainement conscient d'être ainsi fixé. Le jeune homme se fichait de ce qu'il était en train de lui faire, tout ce qui comptait, c'était que Loublin lui avait dit de lui faire confiance, et qu'il l'avait trahi. Pourtant, la veille, Loublin lui avait fait promettre de lui faire confiance, et il avait l'air si sincère... Géraud s'en voulut d'avoir été aussi naïf.

- Voilà, c'est fini. Monsieur, vous pouvez le lâcher. Regardez ces yeux.

- Quoi, que voyez-vous?, demanda Mercier, se plaçant à son tour devant le jeune homme, qui avait à présent quatre yeux qui le dévisageaient à quelques centimètres. Mais dites-moi, voyons! Je ne vois rien!

- Précisément, Monsieur. Il n'y a rien. Je pense que Géraud est prêt.

- Bon sang, Loublin, j'ai cru un instant..., souffla le directeur. Bien. Finissons-en. Donnez-moi le mouchoir.

- Le voici, Monsieur, dit Loublin en tendant le tissu au directeur.

Cette fois-ci, Géraud vit clairement Loublin lui adresser un clin d'œil, tandis que Mercier ouvrait le mouchoir ensanglanté de tissu blanc où dans un coin était brodé en rouge le prénom "Régis".

- "Régis"... Pourquoi trimballez-vous toujours ce vieux truc, Loublin?

- Demandez à Gildas, quand je l'ai ramené se faire soigner, répondit-il sans réussir à réprimer un petit sourire.

- Bon, peu importe. Pensez à le laver. Et brûlez-le.

- Bien, Monsieur. Après ça.

- Après quoi?, s'énerva Géraud. Qu'est-ce que vous voulez, que je le mange?

- Non, petit imbécile, le rabroua Mercier. Tu vas juste mettre ce mouchoir sous ton nez et me faire le plaisir de renifler à fond.

- Ah bon, j'ai eu peur! J'ai cru que vous me demandiez de faire un truc dégueu ou tordu...

Ni une, ni deux, Mercier lui plaqua le mouchoir sur les narines, en lui maintenant la nuque de l'autre main. Géraud protesta, et tout en tentant de se dégager, il inspira malgré lui l'odeur tissu. Pas vraiment malgré lui, en fait... Il était pour ainsi dire, troublé par l'idée de sentir ce sang. Il essaya cependant d'éloigner la main qui maintenait le mouchoir contre son nez, mais ne pouvait s'empêcher d'analyser l'odeur du sang, qu'il savait en réalité être le sien.

Géraud ferma les yeux. Ces faibles effluves lui étaient familiers. C'était le parfum de son propre sang, il le reconnaissait. Il se surprit cependant à en conclure qu'il n'y avait là "rien d'intéressant". Constatant qu'il ne pourrait se libérer par la force de l'emprise de Mercier, il baissa les bras.

Il attendit donc, le tissu maintenu sur le nez, tout en regardant le directeur d'un air blasé. Après quelques secondes, ce dernier, vexé d'être ainsi jaugé comme un idiot qui essayerait de téléphoner avec une banane, retira aussitôt le mouchoir. De plus en plus mal à l'aise, il se leva d'un coup et jeta le mouchoir à terre.

- Ne t'avise pas d'être en retard en cours demain.

Et il quitta la pièce.

- J'ai presque eu peur qu'il s'excuse, à un moment, plaisanta Géraud.

- Tu as été brillant, Géraud!, lui répondit Loublin avec enthousiasme et en s'asseyant à ses côtés sur le lit. Tu es allé un peu loin dans l'improvisation, mais ça a suffi pour provoquer l'effet désiré. Tu es libre! Au fait, je suis désolé, si j'ai dû en rajouter un peu dans mon jeu.

- J'ai presque mordu à l'hameçon, moi aussi... Mais je vais être puni.

- Nettoyage de l'orphelinat?

- Affirmatif.

- C'est de bonne guerre. Tu as défiguré son fils. Pour la deuxième fois.

- Ça me faisait tellement plaisir..., s'esclaffa Géraud. Mais la fois d'avant, ça ne compte pas, on est tombés dans la crevasse.

- Euh, oui, certes... En tout cas, tu m'as vraiment fait peur, à un moment. Je crois que le fait que tu aies complètement oublié ce qui s'est passé avant... cette chute, eh bien ça t'a rendu un peu trop téméraire face à Gildas. Et son père!

- Et vous, vous êtes un sacré faux-jeton, ma parole!, s'amusa Géraud sans méchanceté. Mercier a réagi exactement comme vous l'aviez dit. Vous avez deviné qu'il ne me laisserait quitter ce grenier seulement après que je désobéisse à ma quarantaine.

- ...et surtout qu'il te fasse subir ses tests, tout de même, précisa Loublin.

- C'est vrai, mais il n'en reste pas moins... imprévisible. Vous aimez jouer avec le feu, Loublin. Je suis impressionné.

- Je t'en prie. Je t'avais dit que je ferais mon possible. Et Mercier a sa propre façon de fonctionner, dès que tu l'as comprise, il te semblera moins imprévisible.

- A propos, est-ce que vous allez m'expliquer ces tests, maintenant? Qu'est-ce qui se passe avec le sang?

- Écoute, Géraud... Il est encore trop tôt pour ça, et vraiment je te demande de m'excuser pour mon silence. Mais je t'expliquerai tout ça bientôt, je te le promets.

- Bien... Je vous crois, répondit le jeune homme, résigné. Après tout, jusqu'ici, j'ai eu raison de le faire, on dirait...

- Je te remercie pour ta confiance, et sache que je suis prudent pour une raison précise. Je veux juste y aller doucement, pour te dire certaines choses. A présent, je vais te demander de me tenir une promesse.

- Oui, Loublin, je vous promets de ne pas parler de notre petit stratagème pour me laisser sortir.

- Ça n'est pas ça. Enfin, pas seulement. Je veux que tu me promettes, Géraud, que si d'aventure,il t'arrivait de voir ou de sentir du sang...

- Oui?

- Géraud, c'est très important : je veux que... que tu te retiennes.

- Que je me "retienne"?, répéta Géraud, qui malgré tout comprenait sans vraiment comprendre.

- Tu es plus malin que tu veux me le faire croire, mais je sais que ta curiosité a été piquée, quand tu as vu ce garçon, Luis, lorsqu'il avait les lèvres en sang. C'est ça qui m'a fait peur... Je l'ai vu.

- De quoi vous voulez parler, je...

- Tu sais très bien de quoi je parle, Géraud. Tu veux vraiment que j'appelle un chat un chat et que je te dise franchement ce que qui t'est passé par la tête, à ce moment-là? Je ne crois pas que ce soit vraiment nécessaire, et toi?

- ...qu'est-ce que c'était que ce sérum, que vous m'avez injecté?, éluda Géraud.

- Ça s'appelle de l'eau. Et c'est accessible dans tous les bons robinets. Mais je l'ai filtrée, auparavant, donc rien de dangereux, promis.

- Ça ne craint rien, vous êtes sûr? Qu'est-ce qu'il croyait que c'était? Vous ne m'aviez pas prévenu que ça risquait d'arriver...

- Encore une fois, tu ne risques rien du tout, et je te rappelle que toi aussi, tu as un peu improvisé! C'était quoi, cette sortie en fanfaron, dans la cour? On n'avait jamais dit que tu devais t'échapper à ce moment-là et te mêler à une bagarre! C'était très imprudent, tu ne te rends pas compte!

- Bah... C'était une occasion juste de faire ma sortie... Aujourd'hui ou demain, qu'est-ce que ça change? C'est toujours mieux que de soi-disant fuguer... En plus, ça a rendu la chose plus spontanée! Mercier ne se doute pas du tout que vous saviez que j'allais m'échapper. De toutes façons j'ai fait en sorte que vous me voyez en descendant pour que vous puissiez l'avertir, non? C'était bien ça le plus important, non?

- Certes, certes... Et c'est ce qui m'a permis de retrouver sa confiance. Désormais nous pourrons passer plus de temps ensemble, toi et moi. Et parler. Mais tu n'étais pas obligé de te mêler de ces chamailleries de cour d'école!

- Non, je sais, Loublin. Je n'ai pas réfléchi. Mais je ne regrette pas, vous savez? Quand j'ai vu ces deux petits cons et leurs manières par la fenêtre, j'ai tout de suite su où ils allaient en venir. Je suis parti dès qu'ils lui ont envoyé le premier coup. Et dire qu'il n'a même pas chercher à se défendre! Vous y croyez, vous?

- Tout le monde n'a pas ton tempérament bagarreur, Géraud... Aussi récent soit-il, quand j'y pense... Ou ta force, d'ailleurs. Tu n'étais pas si fort, avant ta convalescence. Quoi qu'il en soit, le nouveau doit apprendre à se faire sa place tout seul. C'est comme ça que ça se passe dans la nature, on en revient toujours à ça. Quand deux mâles veulent dominer le même territoire, c'est toujours le plus fort ou le plus rusé, qui l'emporte.

- Je vous demande pardon?, s'offusqua le jeune homme. Vous êtes bien en train de nous comparer à des animaux ou je rêve?

- Parce que tu crois que tu es quoi, toi? A la base, nous sommes tous des animaux! Tu n'as fait que jouer ton rôle attendu de mâle qui fait sa démonstration de force! Toi et Gildas en êtes deux beaux spécimens, tiens... Mais souviens-toi qu'il faut que tu essayes de te dominer, à l'avenir. Surtout avec lui!

- Je suis pas une bête.

- Crois ce que tu veux si ça te fait plaisir. Mais c'est exactement ce que tu es. Ce que nous sommes tous, au fond.

- Pas lui... Il avait l'air si désemparé...

- De qui tu parles? De Luis?

- Luis... C'est comme ça, qu'il s'appelle?

- Le nouveau? Oui, c'est son nom.

- Le "nouveau"... J'ai moi-même le sentiment d'être nouveau, ici.

- Oui, mais c'est ce n'est pas le cas. Ne l'oublie pas, Géraud.

- Il me reste peu de choses à oublier...

- Ça changera dès demain matin. Le premier cours de classe de ta nouvelle vie. Tu ne vas pas t'ennuyer...

- Dites, je me demandais... J'ai vu quelques autres jeunes, en bas. Lesquels d'entre eux étaient mes amis?

- Eh bien..., bafouilla Loublin, visiblement embarrassé. En tout cas, je suis sûr qu'après t'avoir vu si bien rétabli, tes camarades auront tout un tas de questions à te poser.

- Formidable, encore des questions, répliqua le jeune homme en roulant les yeux au ciel.

- Ne t'en fais pas, ça se passera bien. En attendant reste dans ta chambre. Tu as de la chance que Gildas ait plutôt raté son coup. Je t'apporterai ton repas ce soir.

- Loublin... Mes soi-disant "camarades"... Comment est-ce qu'ils vont réagir, en me revoyant?

Élodie était abasourdie par ce qu'elle venait d'entendre. Jamais elle n'aurait cru Manu capable d'autant de bêtise. Gildas oui, mais pas Manu. Le rouquin avait tout avoué, en dépit de sa mâchoire enflée, ce qu'il avait fait subir à Luis.

- Mais qu'est-ce que tu peux être con!, l'asséna-t-elle, en lui flanquant un coup de poing costaud dans le bras. Franchement, tu me déçois, Emmanuel. Tu t'es comporté comme un vrai abruti, un point c'est tout. Et tout ça pour quoi? Pour rester copain-copain avec cet andouille de Mercier! Ça recommence, alors? Sauf que cette fois ci, c'est plus Géraud, c'est Luis?

- Ça va, Lolo, sa mère m'a déjà fait la leçon. Et arrête de m'appeler "Emmanuel", ça fait tellement maternel que je vais en vomir... Et puis, regarde-moi, franchement, tu crois pas que j'ai déjà eu ce que méritais?

Elle observa ses ecchymoses et se radoucit, mais conserva une mine suffisamment éloquente pour indiquer qu'elle lui en voulait toujours.

- Écoute, je m'excuse, d'accord?, reprit le jeune homme. Quand Gildas s'est retrouvé entre la vie et la mort, j'ai cru que j'allais me retrouver tout seul jusqu'à la fin de mes jours dans cet orphelinat merdique. Tu connais les autres, ils vivent tous dans leur petite bulle... Alors quand il est revenu, j'ai juste voulu qu'on soit amis à nouveaux... Mais depuis qu'il s'est réveillé, il a la tête ailleurs, il est en colère contre tout, mais je sais pas pourquoi. Il a refusé de m'en parler. Alors quand le nouveau a débarqué et qu'il a commencé à jouer son intéressant, Gildas m'a proposé d'aller lui voler un peu dans les plumes... J'étais pas très partant, mais je me suis dit que ça pourrait relancer notre complicité... Mais c'est allé trop loin...

- Alors ça, tu l'as dit! T'es qu'un connard, Manu! Un gros connard! Je te l'ai jamais dit avant, mais je t'ai toujours trouvé courageux. Plus que n'importe lequel d'entre nous. Mais là, tu me déçois tellement que tu me fais juste honte. Frapper ce gars, aussi bizarre soit-il... Luis... Et à deux contre un, en plus!

- J'ai pas eu le temps de le frapper, techniquement, commença le jeune homme avant d'être surpris par les yeux accusateurs de son amie. Mais d'accord, d'accord, j'avais effectivement l'intention de le chahuter un peu, je reconnais, voilà. Et je regrette. Je m'excuse.

- Ça n'est pas toi qui dois t'excuser toi-même. Ça ne marche pas comme ça. Elle te l'a expliqué, ça aussi, la mère Mercier?

- Non, elle a plutôt développé sur les tâches manuelles que je vais devoir me farcir... Mais je vais aller lui présenter mes excuses tout à l'heure.

- Et pourquoi pas maintenant?

- Parce qu'il est en train de prier.

- De prier? Attends, tu plaisantes?

- Pas du tout... Il s'est nettoyé et pansé lui-même comme un bon petit soldat, et maintenant il a dit qu'il partait prier dans sa chambre. Ça doit être son truc. On dirait que j'ai cherché des noises à un bon petit enfant de chœur, c'est pas bon pour mon karma, ça.

- Ah, ça te fait marrer, hein? Tu continues à te foutre de lui?, le menaça-t-elle en le tirant vers les escaliers de pierre menant aux chambres des garçons.

- Non, eh, attends! T'as pas le droit d'aller par là, t'es une nana!

- Je m'en fous!

- D'accord, d'accord, j'y vais, lâche-moi s'il te plaît!, insista-t-il jusqu'à ce qu'elle le relâche.

Élodie descendit en bas des escaliers pour lui bloquer le passage, et pointa un index menaçant en direction des chambres.

- T'as intérêt à y aller, Manu. Sinon je me chargerai de botter ton petit cul de rouquin, et sans l'aide de Géraud, c'est clair?

- C'est bon, j'y vais..., répondit-il en s'enfuyant dans les escaliers, avant d'ajouter plus bas : ...mais c'est seulement pour que tu me fiches la paix.



- J'ai entendu!, résonna depuis les escaliers la voix d'une jeune fille que Luis reconnut comme étant celle d'Élodie.

Il conclut sa prière et se signa rapidement, et se raidit en entendant des pas se rapprocher de sa chambre. Il vit l'ombre des pieds de quelqu'un s'arrêter devant le seuil de sa porte close. Il attendit que la personne frappe à sa porte, mais comme rien ne se passait, il s'approcha silencieusement de la porte et l'ouvrit à la volée. Luis sursauta en même temps que son visiteur, qu'il reconnut aussitôt à ses cheveux roux. Ce dernier tendait sa tête tourné sur le côté, l'oreille collée au vide.

- Tu m'écoutais...

- Je... Non, je... Je voulais savoir si je n'allais pas te réveiller.

- C'était pas une question. Tu voulais m'écouter en train de prier, pas vrai? Je n'ai pas peur de toi, Emmanuel. Qu'est-ce que tu me veux? Tu viens retenter ta chance de pouvoir coller un pain au nouveau, c'est ça?

- Non, je.., bafouilla à nouveau Manu, à court de paroles. Je voulais te voir...

- Eh ben ça y est, tu m'as vu. Sur ce, je te dis à ce soir, au dîner. Ou plutôt, au souper, vu ce que ton copain m'a mis dans les dents.

- Attends, Luis, je t'en prie... Est-ce que je peux te parler deux secondes? S'il te plaît.

Luis le jaugea quelques secondes de ses grands yeux noirs, et s'écarta de la porte, avant d'aller s'assoir à la seule chaise de la petite chambre austère.

- Alors vas-y, dis-moi ce que tu as à me dire. Et ensuite, dégage. Je ne veux pas qu'on gâche notre si belle amitié en me lassant de nos papotages.

- Écoute, Luis... Je suis désolé. Pour tout ce que je t'ai fait subir. Je sais que je fais souvent mon beau, mais je me sens super mal, là... En même temps, tu sais que t'es pas un gars qui laisse les autres venir à lui...

- C'était un très beau discours d'excuses, répliqua sèchement Luis, qui essayait de dissimuler qu'il avait été atteint par cette dernière phrase malgré tout. Très touchant, je t'assure. Alors puisque c'est mes excuses que tu es venu rechercher, je vais te faire plaisir : Excuses acceptées, articula-t-il en grimaçant mièvrement. L'important, c'est que tu retrouves ta bonne conscience, n'est-ce pas? Eh bien voilà qui est fait. Maintenant, excuse-moi à mon tour, mais j'ai dû faire tomber ma boîte à émotions tout à l'heure, tu sais, quand je me suis fait déglinguer par deux crétins.

- Compris, répondit sobrement Manu avant de tourner les talons.

- Attends, soupira Luis. Dis-moi ce que tu voulais me dire.

Manu fit de nouveau face à Luis.

- Je m'excuse, Luis. Vraiment. Et je suis désolé. C'est pas mon genre...

- C'est pas ce que j'ai pu comprendre... Mais je te pardonne. En tout cas, toi, contrairement à ton ami, tu as eu le courage de venir t'excuser.

- Faut pas lui en vouloir... Il est...un peu con, parfois...

- J'ai vu ça. Écoute, Manu, même si je ne crois pas être aussi con, je sais que j'ai tendance à être un peu... fermé. Et même si ça ne méritait pas de me casser la gueule... Eh ben, je regrette aussi. C'est juste que j'ai du mal à faire confiance aux gens.

- Devant des cons comme moi et Gildas, je t'en veux pas vraiment, plaisanta Manu, avant de redevenir sérieux. Tu ne devrais pas rester si replié sur toi-même.

- J'ai mes raisons. Mais je verrai ce que je peux faire.

- C'est cool.

- Ouais...

- D'accord, euh... Eh ben sur ce, je crois que je vais y aller, bredouilla Manu, en commençant à repartir vers le couloir.

- Il vous a quand même bien remis à votre place, ce Géraud.

- Ouais, on dirait bien que t'as un ange gardien... En tout cas, c'est sûr, il m'a fait un mal de chien... même si j'avoue que c'était un peu mérité. J'aurais jamais dû suivre Gildas...

- Et euh... qui c'est, exactement, ce gars?

- Il est là depuis toujours, en tout cas d'aussi loin que je me souvienne. On le connait bien. Mais il nous a surpris, aujourd'hui. Il a toujours été du genre susceptible, mais il n'a jamais répondu aux provocations. Et encore moins par les coups. Jusqu'ici, en tout cas...

- Pourquoi en êtes-vous arrivés là? C'était quoi, sa place, ici?

Manu détourna son regard et expira longuement.

- Disons qu'il ne s'est jamais vraiment intégré. Même après toutes ces années. Quant à Gildas, il est comme il est. Pour ne pas se retrouver dans le rôle du souffre-douleur, il a choisi que ça serait lui. Mais ça s'est fait tout seul, en réalité... Quand on était gamins c'était pas à ce point, mais s'est accéléré, une fois ados. Mais je te promets que je n'ai jamais eu quoi que ce soit contre Géraud, c'est juste qu'il a toujours été un peu... bizarre, et... dans son monde... Et surtout, il ne savait pas se défendre. Il n'a même jamais essayé. Ça faisait de lui une cible facile, pour Gildas.

- Pas pour toi?

- Si, bien sûr... Mais moi, je ne faisais que suivre Gildas, je ne suis pas celui qui allait chercher à le titiller. J'ai fait ce qu'il fallait pour ne pas me retrouver à sa place. D'ailleurs, si tu veux mon conseil, fais attention de ne pas trop te laisser faire par Gildas, il pourrait faire de toi son nouveau Géraud. Surtout depuis qu'il l'a humilié devant tout le monde.

- Pas juste humilié, il s'est pratiquement pissé dessus, en le voyant débarquer, s'amusa Luis.

- Oui, j'ai vu ça aussi. Ne lui dis pas que t'as remarqué. Pour tout de dire, à moi aussi, Géraud m'a fait peur, aujourd'hui. A vrai dire, on ne s'attendait pas à le voir se battre contre nous un jour. On ne s'attendait même pas à le revoir du tout. Gildas m'avait dit qu'il était en train de crever dans le grenier..

- Ça doit être sympa d'avoir Gildas comme meilleur ami... En ce qui concerne Géraud, Madame Mercier m'a juste dit qu'il est resté dans le coma. Elle m'avait aussi dit qu'il a perdu la mémoire, et apparemment c'est vrai...

- Oui, depuis cet accident, où il est tombé dans une faille rocheuse avec Gildas. C'est ce que lui m'a dit, mais il ne m'en parle pas beaucoup. En tout cas, quand j'ai revu Géraud aujourd'hui, c'était comme si... comme s'il se souvenait que lui et Gildas se détestaient. C'est bizarre, non?

- Il faut croire que la mémoire s'efface plus facilement que les instincts, conclut Luis dans un haussement d'épaules.

Son visiteur lui répondit par un petit sourire, et avant qu'il n'ait de nouveau complètement tourné les talons, Luis lui tendit la main. Tout d'abord un peu décontenancé, il comprit enfin que Luis le pardonnait. Et il lui serra la main.

- Ne dis à personne que j'ai eu peur de Géraud. Et je dirai à personne que tu ne sais pas te battre.

- Je sais me défendre, c'est juste que je n'en avais pas envie.

- Tu peux dire ça co...

Manu poussa brusquement un cri et se recroquevilla à moitié, se portant les mains à la tête. Les yeux fermés, il semblait être pris d'une espèce de migraine foudroyante. Luis repensa à la crise de Géraud un peu plus tôt, mais ce qui arrivait à Manu semblait le foudroyer de douleur. Paniqué, il essaya de le calmer et de le regarder dans les yeux, mais Manu baissait la tête, comme prisonnier de quelque bruit strident que lui seul entendait. Il respirait très fort, et il se mit à secouer sa tête comme pour chercher à se débarrasser de quoi que ce fut qui lui faisait subir un tel supplice.

Une goutte de sang de l'une de ses narines. Impuissant, Luis se demandait ce qu'il pouvait bien faire face à cette inexplicable situation quand soudain, il se demanda s'il avait pas encore provoqué quelque chose sans le vouloir.

La seule chose que Luis se souvenait avait fait, c'était serrer la main de Manu, et ce dernier était désormais là, face à lui, en pleine crise. Plus il gémissait en se tenant le crâne, plus Luis se sentait écrasé par la responsabilité. Manu releva finalement la tête en haletant comme un marathonien après une course, et leva vers Luis un signe de la main pour lui signifier que c'était passé.

Il porta alors ses mains à son cœur, en cherchant quelque chose du regard. Luis, sortit de son désemparement, comprit ce que le jeune homme recherchait, et alla prendre sa chaise pour la placer derrière lui. Le garçon tentait de reprendre une respiration régulière, tout en se massant le torse.

- Mais qu'est-ce qui t'arrive?, s'enquit Luis, alerte.

- Je... Rien... C'est... mon cœur... Je... J'ai des problèmes... avec mon cœur... C'est tout...

- De.. D'accord... Ne bouge pas, je vais aller chercher de l'aide, dit Luis, déjà sur le chemin de la porte.

- NON!, hurla Manu, dépensant beaucoup de l'énergie qui lui restait.

- Non quoi? T'es en train d'avoir une foutue crise cardiaque!

- Jus... Justement... Ils vont croire... que c'est... ta faute... Laisse ça... Laisse tomber... tu veux bien?

- Mais tu pourrais avoir besoin de..., commença Luis.

- Non, j'ai dit! Luis... Ça ira... Merci... Il n'y a toujours personne... dans le couloir?

- Non, personne n'a entendu, je pense.

- Bien... Bien... Ça va mieux...

- Mais qu'est-ce qui t'est arrivé?, finit par demander Luis.

- Rien, je... fragments...

- De quoi? "Fragment", c'est ça, que tu as dit?

- J'ai eu euh... un petit fragment de... de...

- Un petit fragment de quoi?, insista Luis, qui comprit que Manu haletait plus que nécessaire pour pouvoir se donner le temps de réfléchir à un mensonge.

- Un petit fragment de crise cardiaque, c'est tout... Si c'en avait été une entière, eh ben là ça... Là ça aurait été moche...

- "Ça aurait été moche"?, répéta Luis. Tu te fous de moi? Regarde-toi, tu es tout pâle, et faible...

- Je suis pas faible, pigé?, s'énerva Manu en se relevant brusquement de sa chaise, avant de se rassoir aussitôt. Arrêtez tous de me parler comme une pauvre petite chose!

- Euh.. D'accord, mais...

- Mais rien, je vais très bien. Ça va mieux, je te dis!

- Bon... Je disais ça...

- Écoute, reprit-il plus calmement en se relevant plus calmement, je me connais et je sais que ça va. C'est pas la première fois ni la dernière que ça m'arrive, et j'ai pas besoin de qui que ce soit. C'est mon fardeau, et y'a rien que tu puisse faire. Rien. A part me laisser gérer. Si tu veux tout savoir, j'ai deux différents problèmes cardiaques, et le fait est que le traitement de chaque problème est médicalement incompatible avec l'autre. Et encore une fois, il n'y a absolument rien à faire. C'est tout. J'aurai juste une nuit un peu agitée, rien de plus. Alors promets-moi juste de ne pas en parler, et encore moins à Mercier. Il me ferait reprendre ces foutues injections, et j'en ai une sainte horreur.

- Peut-être, mais... il fait ça pour ton bien, je pense?, risqua Luis.

- Écoute, Luis. Je vais être sympa avec toi parce que je m'en veux encore pour ce que je t'ai fait tout à l'heure. Mais je suis ici depuis plus longtemps que toi, et je vais t'expliquer quelque chose. Mercier ne fait que ce qui l'arrange. Tout ce qu'il veut, c'est être tranquille. De moi, de toi, en réalité, il s'en fout. Il joue les bons samaritains pour se racheter un ticket d'entrée au paradis. C'est pour ça qu'il m'a administré un soi-disant sérum qui était supposé me soulager. Quand je lui ai expliqué que ses injections à la con ne me faisaient rien, et que je continuais à avoir mes... mes spasmes, il a dit à Loublin de doubler la concentration de son médoc. Et la seule chose que cette saloperie m'a faite, c'est me refiler la... On va dire que ça m'a fait l'effet d'une bonne gastro. Et à côté de ça, les crises étaient toujours là, toujours aussi violentes. Sinon plus. J'ai dû les dissimuler quand elles arrivaient en classe ou à table, et j'ai dû mentir en leur disant que j'allais mieux et que c'était parti. Pour qu'ils me fichent la paix. Et tu sais quoi? Finies, les injections, finies les crises digestives carabinées! Ne restaient plus que ces foutues crises, mais elles, on y peut rien! Merde, mais pourquoi je te raconte tout ça? Je sais que tu vas vouloir te venger et répé...

- Je dirai rien, l'interrompit Luis. Je te donne ma parole.

- Pardon?, demanda brusquement Manu, visiblement surpris par ce qu'il venait d'entendre. Je viens de te balancer le truc le plus secret qui me concerne et dont je ne parle jamais à personne, et tu me promets de ne rien répéter? Comme ça?

- Oui, Manu. Comme ça. Mais pas seulement parce que je ne t'en veux plus, répondit Luis avec gravité.

- ...pourquoi?

- Parce que... je sais en quelque sorte ce que tu éprouves.