l ouvrit les yeux. Un plafond en bois et des poutres apparentes. L'angle était bizarre. La lumière, aussi. Elle glissait mollement depuis une de ces fenêtres d'un vieux style dont il ne se rappelait plus le nom. Il bougea un peu et sentit qu'il était sur un matelas mou. Il avait la bouche pâteuse, et ses gencives le lançaient affreusement. C'était la douleur, qui l'avait réveillé, le tirant d'un sommeil profond comme l'océan. Il tenta de reprendre ses esprit, mais une nouvelle vague de douleur le submergea, elle le fit tourner la tête et cracher au sol. Une bassine blanche avait par chance été déposée juste là, et il put admirer la jolie couleur écarlate qui éclaboussa la porcelaine lorsque son crachat l'atteignit. Un filet de bave rouge lui pendait au lèvres, et il toussa. Il essuya sa bouche pâteuse. De sa langue, il caressa ses dents de l'intérieur pour s'apaiser, et réalisa ainsi qu'il ne sentait pas ses canines. Elle étaient pourtant bien là, mais elles ne lui relayaient aucune sensation. Dans la semi-obscurité, il se redressa en essayant de mieux distinguer la pièce pour faire abstraction de sa douleur. Il s'agissait d'un grenier. Comment était-il arrivé là? Il tenta de rassembler ses esprits, mais réalisa qu'il ne pouvait se souvenir de rien. C'était le vide total.

Il ne se rappelait de rien du tout. Ni de rien avant ça. Il ferma les yeux pour se concentrer au maximum. Rien n'y fit. Il ne se souvenait pas d'où il était, comment il était arrivé là, ni même... mais bon sang, comment s'appelait-il, déjà?

Non, ça n'était pas possible. C'était juste tellement évident, comme question, qu'il n'arrivait pas à y répondre, sous l'émotion. Mais l'émotion de quoi? Il devait se calmer. Respirer lentement. Il fut écœuré en sentant son haleine, et cracha à nouveau et inspecta avec dégoût. Il s'agissait de sang coagulé. Il se toucha à nouveau les dents. La douleur semblait venir à la base de ces gencives, à l'endroit d'où sortaient ses canines insensibles.

Formidable. Il était coincé dans un grenier moisi, la bouche en feu et n'arrivait même pas à se rappeler de son propre nom. Son regard intercepta une enveloppe, déposée sur une chaise en bois, sur sa droite. Il se leva pour l'ouvrir, manqua de perdre l'équilibre, et s'empara de la lettre en s'asseyant aussitôt sur la chaise. Il prit quelques secondes pour que cesse le tournis et scruta l'objet. Sur le courrier apparaissait l'inscription manuscrite en italique : "Géraud". Géraud? Était-ce lui? Bizarre... Non, cela ne lui disait rien. Il trouvait même qu'il s'agissait d'un prénom un peu bizarre. Curieux malgré tout d'en apprendre plus, il arracha l'enveloppe et découvrit une note rédigée de la même écriture serrée et penchée :



"Cher Géraud,


Sois heureux car tu te trouves dans une maison protégée par le Seigneur. Tu dois certainement te sentir perdu, mais je t'assure que tu iras mieux d'ici quelques temps. Tu es ici dans un orphelinat, un endroit spécial et unique où tu as vécu ces dernières années - tu as seize ans - et où tu es entouré d'autres enfants de Dieu et de personnes qui veillent sur toi. Mon nom est Simon Mercier, et je dirige cette école avec l'aide de mon épouse Abby-Gaëlle pour assister notre Seigneur dans son entreprise. Nous et tes camarades orphelins sommes en quelque sorte ta famille.


Lors d'une sortie récente avec notre fils Gildas, toi et lui vous êtes disputés comme le font les jeunes de votre âge et avez eu le malheur de vous blesser accidentellement en chutant dans une crevasse rocheuse. Lui s'est pratiquement rétabli depuis, mais tu as fait une chute qui a percuté ton crâne. Selon mon assistant Loublin, qui a davantage de connaissances scientifiques que moi, la blessure est localisée sur la zone correspondant à celle de la mémoire à long terme, ce qui fait qu'il est possible que tu n'aies pas le moindre souvenir à ton réveil. Tu t'es également cassé quelques dents, tes canines, que nous avons remplacées pendant ton sommeil. Il a été difficile de s'en procurer rapidement, mais nous avons une équipe d'infirmiers qui vient occasionnellement dans notre lointaine et haute vallée pour prodiguer des soins occasionnels, et ils nous ont aidés à remplacer tes dents. Que Dieu les bénisse. Nous t'avons également trouvé cet espace personnel éloigné des autres chambres des garçons, pour ton rétablissement et même ensuite. Tous les jeunes ici n'ont pas le privilège d'avoir une si grande chambre avec vue sur cour, vois donc cela comme une chance. Je me suis occupé de gérer ton rétablissement avec Loublin, ma femme te nourrissant et son assistante Fatou s'occupant quant à elle de ton hygiène personnelle et de tes soins. Tu as donc auprès de toi une véritable armée d'anges gardiens.


Ne sois pas trop inquiet de sortir, ici tous espèrent te revoir sain et sauf. Et n'aie pas peur de t'intégrer aux autres, tu es comme eux, vous êtes à peu près tous du même âge, et vous vous connaissez depuis longtemps. Si ça peut aussi te rassurer, peu d'entre eux se souviennent vraiment de leur vie avant d'être arrivés ici. Autrefois ils étaient placés dans plusieurs maisons d'accueil successives, tout comme toi, mais à force de changer, l'État français nous aide à financer l'éducation et les soins des orphelins un peu comme toi qui n'arrivaient pas à s'intégrer ailleurs. Mais sois rassuré, car ce bâtiment est un ancien monastère, et il est donc placé sous la protection du Seigneur. J'aime à penser que les esprits pieux des moines veillent toujours sur les lieux. Quand je te disais que des anges veillent sur toi, je le pense!


Mais il est inutile de développer davantage tous ces détails à ce stade. De même qu'il est certainement judicieux de ne pas laisser les autres te tracasser avec ce qui t'est arrivé (j'y veillerai aussi). Si tu as perdu des points de repère, sache que ça n'est pas si grave, pense surtout à reconstruire ta vie. Tu n'es encore qu'un jeune homme.


Sois le bienvenu pour ton retour parmi nous. Repose-toi bien et que Marie, la mère de tous les orphelins te bénisse.

S. Mercier.

PS : Si tu t'es assez reposé et que tu souhaites nous voir, tu trouveras une clochette derrière la porte, utilise-la et nous arriverons."


Géraud n'arrivait plus à penser. Il retourna la feuille de papier, espérant y trouver quelque chose qui puisse donner un sens à tout ce charabia, mais il n'y avait rien, alors il parcourut à nouveau la lettre en diagonale. Il y avait là beaucoup trop d'éléments à assimiler, et bien que certaines réponses aient été trouvées, la lettre semblait soulever bien plus de questions encore.

Toute cette histoire était inimaginable. Non, en fait, c'en était même parfaitement grotesque. Si tout cela était vrai, comment diable aurait-il pu oublier toute une vie? Cependant il rageait de ne trouver aucun élément pour contredire la lettre. Il avait beau se concentrer le plus possible pour se rappeler du moindre détail, du moindre élément de la lettre, mais en vain. L'effroyable néant. Une chose était sûre : Simon Mercier et sa femme étaient des personnes qui devaient respirer la bienveillance. Rassuré d'avoir des personnes aussi dévouées pour s'occuper de lui, son inquiétude s'apaisa un peu. Il fallait qu'il se repose désormais sur tous ces éléments, qui étaient désormais ses seuls points de repère. Il se leva de sa chaise et fit face au lit vétuste. Un horrible crucifix trônait au-dessus.

Il n'osa pas aller vers la fenêtre du toit. C'était encore trop tôt, et elle était trop haute, de toutes façons. Géraud se dirigea donc vers la porte et tourna la poignée comme si elle menaçait d'exploser. Il y découvrit un escalier en bois très ancien, dont les marches très serrées descendaient sur sa droite. Il déposa prudemment un pied sur la première marche. La latte grinça. S'avançant face à l'escalier, il fut pris de vertige et posa sa main sur le mur, mais sa main toucha un objet froid qui s'en décrocha et tomba dans l'escalier, rebondissant aléatoirement sur les marches en produisant un tintinnabulement métallique. Il soupira.

- Et merde... La clochette...

- Géraud?, résonna une voix masculine venue des profondeurs. Tu es réveillé?

- Euh... Je...

Dans un grincement, un carré de lumière se découpa en bas dans la pénombre des escaliers, et la silhouette d'un homme s'y dessina. Les marches craquaient une à une, et Géraud recula instinctivement d'un pas dans la chambre. Il éprouvait une sensation étrange, inexplicable.

- Eh, salut, bonhomme... Bon sang, ce que tu peux être pâlichon... Tu me reconnais?

C'était un homme de taille moyenne, entre trente et trente-cinq ans à priori, les cheveux bruns et courts, un visage rond, des yeux bleus cachés derrière des lunettes rectangulaires et un bouc fin autour de la bouche. Il avait le genre de physique banal au possible, avec un visage comme il y en a mille, ce qui n'arrangeait évidemment pas Géraud. Face son silence, l'homme entra, en souriant, et reprit doucement, en tendant la main.

- C'est pas grave, Géraud, c'est pas grave. Je m'appelle Loublin.

- Loublin, répéta Géraud, en serrant la main du fameux assistant du directeur. Je suis ravi de mettre un visage sur votre nom...

- Tu...? Très bien, donc pour commencer, tu peux me tutoyer, ensuite... où as-tu entendu mon nom?

- Je l'ai lu dans la lettre du directeur, Monsieur Mercier. Regardez, dit Géraud en tendant la lettre, soulagé à l'idée de connaître déjà une personne qu'il tutoie.

- Merci... Ah oui... Oui, en effet... Je vois, je vois, marmonna Loublin en s'emparant du courrier.

- Vous êtes son assistant, c'est ça? Merci pour ce que vous avez fait pour moi. J'ai vraiment hâte de rencontrer aussi Monsieur Mercier, vous semblez vous être bien occupés de moi, même si pour l'instant tout me paraît bizarre et... confus! J'ai tellement de questions à vous poser...

- Oui, hem, un instant, s'il te plaît, le coupa Loublin à voix basse, qu'est-ce que tu as compris exactement?

- Eh bien, comment ça? Je veux dire... Vous vous êtes occupé de moi, je... je suis un orphelin, et on m'a dit que j'ai eu un accident grave avec un autre jeune et qu'on a essayé de nous soigner, mais comme je suis tombé sur le crâne... et sur les dents aussi... d'ailleurs, ça me semble assez improba...

- Je vois ça, en effet, marmonna à nouveau Loublin, parcourant rapidement la lettre des yeux.

- S'il vous plaît... Il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas... Je m'appelle Géraud, c'est ça? Et je viens d'où? Mes parents sont morts? Je... Je pourrai jamais les rencontrer?

- Oui, hélas, ils sont morts, et tu es fils unique, écoute-moi bien, Géraud. Il faut que je te dise quelque chose de très important.

Le grincement de la porte du bas des escaliers se fit entendre, suivi d'une note étouffée de la sonnette, puis d'un grognement.

- Qui est-ce? Monsieur Mercier?

- Oui, et je vais d'ailleurs te demander de garder un secret, entendu?

- Euh... Oui!, bredouilla Géraud, troublé.

- Très bien, Essaye de... Ne fais pas confiance à Simon Mercier. Il est pétri de bonnes intentions, au premier abord, mais méfie-toi de lui, Géraud, c'est compris?

- Compris, oui... mais pourquoi?

- Et surtout garde pour toi ce conseil, d'accord? Fie-toi à ton instinct.

- Loublin? C'est vous?, résonna une voix dans l'escalier.

- Très bien, mais l'opération..., reprit Géraud, à demi-voix.

- L'opération..., répéta Loublin en chuchotant tout en lorgnant vers la porte. Ça, elle était très risquée... c'était... la première fois. Franchement, je n'étais pas complètement sûr que tu t'en sortes... Heureusement que Fatou...

- Quoi, à cause de la chute sur le crâne? Mince! Je ne sens même pas la bosse, dit Géraud en se massant la tête.

- Non, non, Géraud, c'est surtout par rapport à tes dents. Je crois qu'il arrive...

- Mes dents... mes canines? En quoi est-ce qu'elles...

- Bonjour, Géraud!, s'entonna un monsieur bedonnant avec un sourire carnassier à moitié dissimulé sous une moustache. Je vois que tu es réveillé... Et tu discutes avec Loublin, n'est-ce pas?

- En effet, Monsieur le directeur! Je ne vous avais pas entendu arriver... Géraud vient de se réveiller et s'inquiétait pour sa blessure...

- Je vais prendre le relais à partir de là, Loublin, merci. Je crois que ma femme a besoin de vous en bas, allez-y.

- Bien, Monsieur. Désirez-vous...

- Merci... Loublin.

Tandis que l'assistant du directeur quittait la pièce, Géraud eut de nouveau le vertige et s'assit sur le rebord du lit. Mercier referma la porte, et prit la chaise qu'il posa face à Géraud, en y laissant choir son charnu derrière. Simon Mercier était un homme d'une cinquantaine d'années, effectivement moustachu, avec de petits yeux noirs et une grosse bedaine. Il portait une chemise beige à carreaux et une croix autour de son cou. Géraud ne reconnut absolument rien de familier dans ce personnage, mais se força à parler.

- Monsieur... Je suis perdu. C'est vraiment horrible, je dois accumuler un nombre incroyable d'informations et... Je ne me souviens pas de qui je suis, ni de vous, ni de ce lieu... ni rien! J'ai besoin d'aide, s'il vous plaît! J'ai... perdu la mémoire en tombant sur la tête? C'est ça?

- C'est exact, et tu es resté inconscient depuis.

- Et c'est à cause de ça que j'ai failli mourir?

- Mour... Qui a dit que tu allais mourir? On s'est beaucoup inquiétés pour toi, voilà tout, s'empourpra le directeur, sans que Géraud ne comprenne si c'était par agacement ou autre chose. Nous espérions que tu te réveillerais vite. Bon, tu es inquiet, c'est ça? Ne t'en fais pas, si c'est ça, ça va aller mieux, maintenant. Je surveille de près la situation. Les mauvais moments sont derrière toi, désormais. Pense à autre chose, à la nouvelle vie qui se présente à toi, par exemple. Tu as beaucoup de gens à rencontrer et beaucoup de choses à faire...

- Vous avez sans doute raison... Je vais sortir, si vous voulez bien me présenter les lieux et les personnes de..

- C'est exclu. Pour l'instant, du moins. Il faut que tu te reposes, et que nous soyons sûr que tu es parfaitement rétabli de ton opération.

- Oui, mais...

- Oui, mais quoi, le coupa le directeur.

- Je ne sais pas... pourquoi est-ce qu'on m'a arraché mes canines?

- C'est Loublin qui t'a raconté ça?

- Non, c'est juste que c'est évident : je me réveille, la bouche endolorie, je crache du sang... et quand je touche mes canines, je n'ai aucune sensation, et elles sont toutes lisses.

- Oui, eh bien... Je suis content que tu l'aies remarqué.

- Ah oui?

- Tout à fait, j'espérais seulement que ça aie cicatrisé avant ton réveil.

- Mais pourquoi me les avoir retirées?

- Tes canines avaient pris un sacré coup et te causaient beaucoup de mal, et elles menaçaient de déformer ta mâchoire. Alors, j'ai pensé, qu'il valait aussi bien te les faire remplacer tandis que tu étais inconscient. J'ai fait venir des infirmiers exprès pour toi. Et voilà, le travail est propre, n'est-ce pas?

- Je peux me voir dans un miroir?

- Un miroir! Ah, voilà une question très pertinente, jeune homme. Reste là.

Il se leva et se rendit vers le mur en face du lit, s'accroupit devant un coffre en bois poussiéreux sous la fenêtre du toit, et marmonna en fouillant le contenu.

- Un miroir, oui... Il est important que tu puisses te voir...

- Euh... Oui, bien sûr... Pour m'aider à retrouver la mémoire...

- Oublie un peu la mémoire, Géraud, trancha-t-il sur un ton curieusement autoritaire, en extirpant de guenilles un vieux miroir ovale, sur lequel il souffla, l'inspecta un instant comme s'il le vérifiait, et vint se rasseoir face à Géraud.

Il l'observa un instant et releva la glace face au visage du jeune homme.

- Qu'est-ce que tu vois?

Géraud eut comme un choc. Ce visage, il le reconnaissait. Vaguement... Oui, mais se reconnaissait-il dedans? Peut-être...

- Oui... Oui, c'est moi... Je crois bien que c'est moi...

- Tu te vois dedans?

- Je crois...

- Bon sang, tu vois ton reflet oui ou non?, s'emporta le directeur déjà à nouveau excédé.

- Oui! Oui, je vois mon reflet. Je pense que je me reconnais... Mais je ne me souviens de rien d'autre....

- Ah..., soupira le directeur, en baissant les yeux au sol, sans que Géraud ne comprenne s'il était triste ou exaspéré. Mais Géraud, c'est formidable!, s'ébahit-il soudain. C'est véritablement très encourageant. Je suis rassuré, tu es sûrement sur la bonne voie. Est-ce que tes dents te font mal?

- Oui... Je ne pense pas pouvoir croquer dans quelque chose.

- Ne t'en fais pas, on te mettra à la soupe pendant un moment. Vraiment, c'est formidable, répéta-t-il. Je suis très fier...

- Merci... Euh... Je suis fier de moi aussi... Dites, vous êtes sûr que je ne peux pas sortir dehors?

- Catégorique! Pas dans ton état, je ne suis pas sûr que tu sois encore prêt. Certes, tu viens de faire beaucoup en peu de temps, mais n'oublie pas que tu viens juste de te réveiller.

- Il me reste peu de choses à oublier, ne vous en faites pas. Laissez-moi au moins voir dehors, juste un moment, s'il vous plaît... Pour me récompenser de mes efforts...

- Géraud, ne m'énerve pas, j'ai dit non. C'est encore trop tôt et tu dois te reposer.

- Et est-ce que je peux au moins regarder par le.. la fenêtre?

- Le vasistas? Tu es sûr que tu ne vas pas tomber dans les pommes?

- Oui... bien sûr, mentit Géraud, qui était déjà en train de s'y rendre.

- Bien, soupira le directeur. Mais n'y reste pas longtemps. Je ne sais pas si trop de Soleil d'un coup te ferait du bien, après tout ce temps. Sois prudent, quoi qu'il en soit. Sur ce, je te laisse, j'ai à faire, en bas.

Avant que Géraud n'ait pu répondre, il entendit la porte se refermer derrière lui. Et quelques instant plus tard, il entendit un cliquetis mécanique résonner du bas des escaliers. L'avait-il enfermé là-haut? Le jeune homme fut soudain saisi d'un moment de panique, et presque aussitôt sa peur de l'inconnu prit le dessus. Il ignorait tout des lieux qui l'entouraient. Ce grenier était désormais le seul lieu qu'il connaissait au monde, mais bizarrement, bien qu'enfermé, il s'y sentait presque en sécurité. Oui, le directeur avait certainement fermé le loquet pour ne pas que d'autres viennent le déranger. Mais pourquoi n'éprouvait-il pas plus de curiosité à sortir?

Il réalisa qu'il pouvait rester en sécurité et en apprendre plus malgré tout. Prudent, il s'approcha de la fenêtre en hauteur, et se relevant sur la pointe des pieds, n'y vit rien que le ciel sans couleur. Il traîna le vieux coffre juste au-dessous et y monta. Il s'y reprit à plusieurs fois pour ouvrir la fenêtre, qui finit par basculer.

C'était presque le soir, et Géraud remarqua qu'il se trouvait dans le grenier de l'aile droite d'un vieux bâtiment en forme de U. Ses yeux cherchèrent quelque chose de familier dans cette cour de gravier blanc, ce perron, cette allée de mûriers, mais en vain. Les grandes fenêtres carrées aux volets marrons ne dévoilaient aucune silhouette. En inclinant sa tête sur la droite, il aperçut au rez-de-chaussée une salle allumée. Il se surprit à vouloir soudain y aller, lorsqu'il vit des jeunes assis à des bureaux. Une classe. C'était ça, il en était sûr. Ceux qui étaient là-bas, vus de dos, avaient plus ou moins son âge, il y avait une jeune fille au longs cheveux blonds, une autre aux cheveux bruns et bouclés et un jeune garçon au cheveux noirs, en ce qui concernait en tout cas la rangée alignée contre les fenêtres. C'était tellement étrange... Et dire que eux le connaissaient certainement... Géraud fut brusquement repris dans le tourbillon du vertige. Mercier avait raison, il était encore trop fatigué. Avant de défaillir complètement, il referma le vasistas et se laissa choir sur le matelas où il sombra dans un long sommeil sans rêves.


Se sentant un instant observé, Luis tourna la tête vers la fenêtre, mais la cour était vide. Il laissa son regard et ses pensées flotter sur la classe et observa la petite pièce où étaient réunis les autres jeunes, qui écoutaient silencieusement le cours. L'éclairage était faiblard, ce qui laissa à l'esprit de Luis le loisir de vagabonder. C'était sans doute parce qu'il l'avait mérité que Luis se retrouvait dans un endroit aussi lugubre. Il avait détesté l'orphelinat dès la première fois qu'il y avait mis les pieds. La directrice, Madame Mercier était du genre instruite mais pète-sec. La première fois qu'il l'avait vue, elle avait eu l'air d'une folle, les yeux lui sortaient presque des orbites, elle suait et bafouillait en ramenant à son mari un garçon qui s'apprêtait de toute évidence à passer un mauvais quart d'heure. Le garçon avait la bouche en sang, comme s'il était blessé mais elle l'avait traité comme un délinquant. Ça n'était pas très rassurant, d'ailleurs. Puis, Luis avait dû repartir en précipitation, chassé sans ménagement par le directeur. Un vieil orphelinat perdu au milieu de nulle part, un couple de lunatiques, et des gamins à problèmes, Luis n'avait pas imaginé remettre les pieds ici un jour, après sa visite avec Sœur Catherine. Ses prières n'avaient pas été écoutées, puisqu'il y revint une douzaine de jours plus tard. C'était donc mérité.

Pourtant, Sœur Catherine, lui avait parlé d'un endroit formidable pour lui, un "ravissant orphelinat unique en milieu rural". Et comme il s'était plus que lassé de la DDASS et des familles d'accueil (et réciproquement), il s'était laisser emmener, malgré le fait qu'il n'aie jamais entendu parler d'orphelinat en France au vingt-et-unième siècle. Il savourait à présent avec amertume l'ironie de la situation. Ça pour être unique, ce lieu l'était à coup sûr.

Les yeux noirs de Luis se posèrent sur la directrice. Elle lisait le texte d'un vieux livre poussiéreux, les lunettes avancées sur son petit nez droit. Elle lui faisait penser à une vieille grenouille de bénitier ratée qui avait été forcée de se recycler dans le social. Elle dirigeait seule son cours, qui reposait sur un obscur mélange d'histoire de France et de catéchisme. Luis pouvait déceler de la préoccupation dans sa voix. La chose qui qui semblait l'apaiser était la façon un tantinet humiliante dont elle rabrouait les bavards. Elle et son mari semblaient tenir l'orphelinat d'une main de fer. Obéissants, les jeunes orphelins se tenaient à carreau, ils étaient manifestement habitués à ce climat de crainte qu'elle imposait à sa classe. Luis n'avait pas cherché à se fondre dans la masse, mais y était tout de même parvenu dès le début en choisissant la solution habituelle quand il se retrouvait dans un nouveau contexte : le silence. Curieusement, ça ne semblait pas autant agacer son entourage que d'habitude. Tant mieux. Ce matin, en prenant son petit déjeuner, quelques jeunes avaient tenté de venir vers lui. Mais ils étaient d'une maladresse manifeste, pire que la sienne, un peu comme s'ils n'étaient pas habitués à voir d'étrangers ici. Il n'avait répondu que par des sourires à leur bonjours, et par des silences à leurs questions. Tous le regardaient de loin comme une bête curieuse (il s'en fichait), sauf peut-être une jeune fille blonde qui l'avait observé en souriant timidement.

Mais ce petit jeu ne l'intéressait pas. A vrai dire, tous ces petits jeux en général ne l'intéressaient plus, et en particulier celui qui consistait à apprendre à connaître et s'attacher à des personnes, dont il allait finir par se séparer et en fin de compte qu'il n'allait plus jamais revoir de sa vie. Cela l'exaspérait infiniment, mais il fallait qu'il se résigne à passer un long moment ici, avec tous ces inconnus. Encore des inconnus. Il se mit à repenser à sa précédente famille d'accueil. Il repensa à la femme. Pour une fois que ça ne se passait pas trop mal, et qu'il commençait à entrevoir l'espoir que ça pouvait vraiment marcher, il avait suffit d'un instant pour que tout bascule.

Soudain, une très bonne nouvelle de Madame Mercier l'extirpa de ses sinistres pensées : «Ce sera tout pour aujourd'hui, jeunes gens.» Alors Luis prit le cahier et le livre qu'on lui avait donné et le rangea dans le volet de son bureau, un mobilier décidément aussi ancien que le reste des lieux, songea-t-il. Il se dépêcha de sortir pour éviter qu'on ne lui pose des questions, mais il fut vite déçu :

- Un instant, Luis. Viens me voir, dit la directrice. Dis-moi, tu vas bien? Je ne t'ai pas vu participer, ni même bavarder. Tu es sûr que ça va?

Il haussa les épaules, et regarda vers le couloir. Il savait qu'il avait de la chance qu'elle soit douce avec lui, mais il savait aussi que cela ne durerait pas. Et qu'il attirerait les jalousies. Mais il se contenta de la regarder à nouveau.

- Cela prendra le temps que ça prendra, jeune homme, mais si tu ne veux pas parler, écoute ceci : tu es ici chez toi. Et pour longtemps. Les autres jeunes ici ne sont pas candidats à l'adoption. Je sais ce que tu penses, alors n'aie pas peur d'aller vers eux. Aucun de vous ne va bientôt partir pour rejoindre une énième famille d'accueil, car tu n'es plus à la DDASS, désormais. Je te le répète : tu es ici chez toi. A présent, je te laisse. Je monte voir mon fils.

Luis ne répondit rien mais lui tendit un regard interrogateur.

- Tu ne le connais pas, il s'appelle Gildas. Il n'est pas venu parce qu'il se rétablit d'un accident, et... et je m'inquiète un peu pour lui.

Luis hocha poliment la tête, et pinça ses lèvres.

- Bien, sors, toi aussi, et fais des efforts pour t'intégrer. A tout à l'heure, pour le dîner.

Luis prit la porte et marcha jusqu'à la cour, où les jeunes s'étaient regroupés par petits groupes. Il ne savait pas quoi faire, et commença à se toucher nerveusement les doigts. Certains l'observaient. Il mit aussitôt ses mains dans les poches et regarda en direction des Alpes culminant tout au loin, derrière le toit. Les montagnes semblaient minuscules. Elles devaient être plus lointaines qu'il ne s'en souvenait. Il sentit soudain quelqu'un approcher derrière lui. C'était encore la jeune fille, qui l'avait regardé avec curiosité avant les cours. Il avait d'ailleurs aussi senti son regard sur lui pendant qu'il avalait silencieusement son déjeuner dans son coin.

- J'ai vu que tu parlais avec la mère Mercier, tout à l'heure. Elle t'a dit pour son fils?
Il tourna sa tête vers elle.

- Lui et un autre jeune, d'ici, sont tombés accidentellement dans une crevasse, il y a deux semaines environ, poursuivit-elle. Gildas - le fils des Mercier - a repris connaissance, mais il paraît qu'il a perdu beaucoup de sang. L'autre, il s'appelle Géraud. Lui aussi a été blessé. Il paraît qu'il ne s'est toujours pas réveillé.

Luis bouillonnait de lui demander ce que deux gamins gravement blessés faisaient dans un orphelinat au lieu d'un hôpital entouré des soins de professionnels, mais s'abstint.

Non, il n'avait vraiment pas envie de parler. La jeune fille interpréta mal sa réaction et reprit :

- Oui, moi aussi, je trouve ça bizarre, cette histoire de crevasse. Entre nous, ici, on n'y croit pas trop, assura-t-elle, sur le ton de la confidence. Et puis, ajouta-t-elle, moi j'ai vu Géraud après l'accident, il était pas tombé dans les pommes! Quand j'ai demandé s'il s'était évanoui après coup, la mère Mercier m'a dit de m'occuper de mes affaires.

Manifestement, elle attendait de Luis une réaction, mais il ne s'était toujours pas décidé à parler.

- Surtout, dis-le moi, si je t'ennuie!, s'exclama-t-elle, à moitié en riant, et à moitié vexée. Tu me fais passer pour une enquiquineuse, un moulin-à-paroles! Tu t'appelles comment déjà? Moi, c'est Élodie...

Il la regarda dans les yeux quelques secondes en se mordillant la lèvre inférieure et reporta son attention sur les montagnes.

- Bon, la carpe, c'est pas tout ça, mais il faut que je te laisse. Figure-toi que j'ai des amis. Je t'expliquerai ce que c'est, si ça t'intéresse un jour.

Interloqué, Luis tenta de renouer le contact visuel mais Élodie avait déjà tourné les talons, et tentait de rassembler sa dignité malgré les douzaines d'yeux portés sur elle, pour rejoindre une jeune fille brune pour papoter comme le font les filles - certainement à propos de lui. Étant désormais le seul de la cour que tous observaient, il feignit de contempler à nouveau les montagnes au-delà des collines. Il se rendait de plus en plus à l'évidence : il était là pour longtemps - ou plus encore - et il ne servait à rien de s'isoler comme ça. Après tout, ils étaient aussi orphelins que lui, même si eux n'avaient certainement pas vécu les mêmes choses, et ne portaient pas le gène de la poisse dans le sang.

Il redirigea son regard vers l'intérieur de la cour. Mais pour qui se prenait-il, après tout? Il n'y avait que des orphelins ici, tout le monde avait vécu des choses horribles. Il se reprocha son arrogance soudaine et déplacée. Il fallait qu'il accepte qu'il était désormais ici chez lui. Et il fallait qu'il le fasse savoir aussi, avant que les autres ne se désintéressent définitivement de lui et de son mutisme hautain. Il s'avança timidement vers Élodie, qui le dévisagea des pieds à la tête avec le regard de celle qui ne veut pas être dérangée. Luis s'interrompit, sourit nerveusement, ne sachant pas quoi faire de ses mains. Il fallait qu'il se force à s'intégrer, et à leur parler. Après tout, il n'était pas obligé de parler de lui, pensa-t-il, s'arrêtant face à elle et son amie. Les Mercier l'avaient assuré qu'ils n'avaient parlé à personne de son histoire. A cette pensée, Luis se renfrogna et tourna les talons, pendant que les chuchotements reprenaient dans son dos.


Averti par un bruissement d'air, Gildas surgit brutalement de son sommeil et hurla en voyant Géraud tous crocs dehors se jeter sur lui.

- Non!

- Chuuut, murmura sa mère, ça n'est que moi...

Elle épongea son visage avec une serviette froide et humide, à la lumière de la petite cheminée. Son fils était toujours pâle, et elle devait régulièrement changer son pansement. Elle s'inquiétait de savoir s'ils réussiraient un jour à arriver au bout des angoisses de son fils. Le garçon était tout tremblant dans son lit, comme une proie qui n'arrivait plus à fuir le prédateur qui lui avait brisé les pattes. Il faisait vraiment pitié à voir.

- Maman?

- Oui, c'est moi, Gildas. Reste calme. Il faut que tu apprennes à dominer ta peur. Tu ne peux pas continuer à sursauter chaque fois que tu te réveilles. On sait tous ce que tu as vécu, mais à présent, il faut que tu te fasses courage. Ça devient pénible aussi pour nous.

- Oui, dit-il faiblement en se redressant. Pardon... Mais ça me fait toujours mal...

- N'y touche pas. D'après Loublin ça devrait bientôt cicatriser. Les transfusions de sang de ce volume impliquent une grande fatigue. Les infirmiers qui nous ont apporté les échantillons nous ont avertis, alors ne te tracasse pas si tu n'est pas encore à cent pour cent de tes capacités. Ça viendra.

- Ils ont apporté des échantillons de sang? Pourquoi ne pas avoir utilisé le tien, ou celui de papa?

- Essaye de faire preuve d'un peu plus de confiance, s'agaça Abby-Gaëlle Mercier. Nous avons fait ce qu'il y avait de mieux à faire pour toi, alors mets-y aussi un peu du tien, Gildas. Tu sais que nous faisons notre mieux ton père et moi pour apporter le maximum à chaque enfant qui vit ici.

- Et lui aussi, maman?

- Nous essayons d'aider tous ceux qui en ont besoin.

- Non, mais réponds-moi, insista Gildas, à fleur de peau. Pourquoi est-ce que vous le gardez ici? Et pourquoi vous continuez à être aux petits soins avec lui? Je peux pas aller mieux si je sais qu'il... qu'il est toujours là, dans un coin, toujours prêt à m'attaquer!

- Bon, tu as fini?, le coupa sèchement sa mère. Cet endroit est le seul pour lui. Le seul! Et tant qu'on l'a sous les yeux, on garde le contrôle sur lui. Autrement dit, il reste, Gildas. Que ça te plaise, ou non. Ton père et moi n'avons pas besoin de recevoir des leçons de toi, je suis claire?

- Pas vraiment claire, non, persifla Gildas, malgré la crainte que lui inspirait l'autorité de sa mère. Si vraiment vous l'aviez eu sous contrôle, tout ça ne se serait jamais arrivé...

- Et si tu n'étais pas dans un lit avec une face de cadavre, tu en aurais reçu une!, rétorqua-t-elle d'un ton ne souffrant d'aucune réplique. Comment oses-tu nous juger, ton père et moi? Je te rappelle que si tu n'avais pas surenchéri dans les provocations, il ne se serait jamais... emporté.

- Maman, il l'avait cherché, il n'arrêtait pas de me...

- Assez, Gildas!, laissa-t-elle exploser. Mets-toi bien dans la tête que je me moque, de savoir qui de vous deux a commencé! Et d'autre part, il est scandaleux que tu m'obliges à te rappeler que si je n'étais pas intervenue, tu serais allongé dans un lit en bois six pieds sous terre! Ne m'oblige pas à t'expliquer plus en détail notre conception de la gratitude. Nous nous occupons de toi, comme nous nous occupons de lui, et crois-moi une bonne fois pour toute : nous nous occupons vraiment de lui.

- Vous n'allez pas le laisser m'attaquer à nouveau, alors?

- Ni toi, ni personne. Nous te l'avons dit et redit, ton père et moi, nous condamnons ce qu'il a fait. Se jeter sur quelqu'un pour boire son sang est une chose... horrible, anormale et... immonde. C'est monstrueux. On te l'a dit. Alors ne te permets pas de nous juger. Et essaye plutôt d'avoir pitié de lui, si tu veux que le Seigneur soit aussi miséricordieux pour toi.

Il se tut. Il le savait, c'était inutile d'en rajouter. Alors soit, il lui laissait le dernier mot, si elle le voulait, il le lui laissait. Cela ne l'empêchait pas de penser pour autant. Mais bien que ses parents et lui aient toujours eu des relations vives, la trahison que représentait à ses yeux le fait de garder Géraud à l'orphelinat franchissait pour lui une limite jusque là infranchie. Cela lui avait cruellement ouvert les yeux : il ne pouvait plus leur faire confiance.

Mais voilà, pas de chance, et c'était dur à admettre, mais il avait besoin d'eux. Et ça l'énervait encore plus. Pour le moment, il savait que sa mère attendait des excuses ou quelque chose de ce goût-là, mais dans la mesure où lui aussi en attendait, il opta pour la solution la plus simple.

- Laisse-moi dormir, je suis fatigué.

- Soit, mon fils, repose-toi. C'est le dernier jour où tu te reposes, annonça-t-elle en repartant vers la porte de la petite chambre. Petit à petit, il faut que tu recommences à venir en classe. Voir du monde. Ça n'est pas bien pour toi, de rester au lit toute la journée. Même dans tout état. Surtout dans ton état, d'ailleurs. Tout le monde ne cherche pas à te mordre, je te rassure.

- Mais je me sens faible...

- Tout le monde est faible... Certains jeunes ici ont une maladie très grave, comme ton ami Emmanuel, ne l'oublie pas. Prends un peu exemple sur son courage. Et Luis, qui vient d'arriver, il est tellement perturbé qu'il ne parle à personne.

- Pourquoi?

- Tu n'as pas besoin de le savoir.

- Maman, je te promets que ça restera entre nous. Dis-toi que si je le répète, tu sauras que ce sera moi, de toutes façons... Tu sais que je me sens isolé, à force de rester cloîtré ici...

- Ça va, arrête... Sache juste qu'il n'a pas vraiment eu de chance dans la vie.

- Quoi, il est maudit?

- Cesse de blasphémer!, s'exclama-t-elle en faisant le signe de croix. Nous sommes catholiques! Nous ne croyons pas en ce genre de choses.

- Maman...?

- Oui, Gildas, soupira-t-elle.

- Est-ce que les catholiques croient aux anges?

- Je... Mais oui, bien sûr! Tout le monde a son ange gardien. Quoi, tu n'écoutes pas mes leçons de catéchisme?

- Si, bien sûr... Mais si les anges existent... les démons aussi, alors?

- Gildas, murmura-t-elle enfin avec calme, tout en se rapprochant de lui. Il faut que tu saches que les anges sont invisibles, et les démons, aussi. Ils agissent au quotidien, mais on ne les voit pas vraiment, tu comprends? Ce sont ces forces obscures, immatérielles, qui ont poussé ton camarade Géraud à t'attaquer. Et ce sont les forces du Seigneur, qui nous donnent la force de continuer à croire qu'il peut changer, et devenir meilleur. C'est plus simple d'écouter les forces obscures, comme c'est plus simple de croire qu'il y a de véritables créatures démoniaques qui se baladent autour de nous. Mais la vérité, c'est qu'il y a un ange et un démon en chacun de nous, Gildas. Écoute ton cœur et apprends à reconnaître leur voix. Tu te sentiras moins faible si tu fais le choix d'écouter ton ange gardien. Et je sais que tu trouveras la force d'écouter le tien, et que tu finiras par offrir un jour ton pardon à Géraud. Je te sens destiné à tellement de belles choses, mon fils. Je te promets de t'aider à combattre ton propre démon, et d'être l'homme fort et honnête que Dieu veut que tu sois. En attendant, repose-toi, car demain tu reprends la classe. Je te promets de ne pas t'interroger, mais ne le répète pas. Fatou va bientôt passer pour éteindre le feu et changer tes pansements. Bonne nuit, mon fils.

- Bonne nuit, maman.

Tandis qu'elle refermait la porte, Gildas laissa son regard et ses pensées se perdre dans les braises de la cheminée. Il enfouit sa peur en ruminant sa colère contre celui qui était la cause de son état lamentable. Il perdit son regard dans l'âtre en repensant à cette brillante paire d'yeux rouges. Autant de belles paroles de sa mère sur le sens du grand pardon, autant de futilités éloignées au possible de la réalité. Ce taré l'avait plaqué au sol avec une violence inouïe, et lui avait transpercé le cou pour y boire son sang. Quelle genre de personne saine d'esprit était capable de ça? Il trouvait l'idée si écœurante qu'il en eut la nausée. Mais à vrai dire, il était tout autant ulcéré par la déception et la solitude qu'il éprouvait face à l'aberrante clémence de sa mère, d'habitude si autoritaire, avec ce monstre de Géraud.



Jamais elle ne l'aurait cru capable de faire une telle chose. Fatou le connaissait bien, car cet orphelinat était tout ce qu'elle connaissait. Malgré les jours passés, elle était toujours sous le choc. En finissant de passer le balai dans l'aile des chambres des filles, elle pensait à Géraud. Loublin lui avait raconté la vraie version des faits. Évidemment, que les deux jeunes hommes n'étaient pas tombés dans une crevasse rocheuse... Les ayant nettoyées elle-même, elle avait pu juger l'état inhabituel de leurs blessures. Géraud était devenu fou et avait mordu sans raison Gildas, lui ouvrant par mégarde une grosse veine au niveau du cou. Mais qu'est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête? Il avait toujours été un jeune homme un peu en marge des autres, mais avec un bon fond. Et pas si violent...

Il avait été amené très tôt ici. Les Mercier s'étaient chargés de reprendre en charge ce jeune enfant désobéissant. Il avait déjà son caractère, mais jamais elle n'aurait imaginé possible qu'il se jette ainsi sur le fils du directeur. Ça n'était pas un mystère, tous les deux se haïssaient, mais le fait de l'attaquer de manière aussi violente et barbare... Elle avait peur, en réalité. Le sentiment d'être différent de tout le monde, elle connaissait. Le fait d'être la seule à avoir la peau noire de l'orphelinat l'avait longtemps isolée, et après toutes ces années passées ici auprès des Mercier, elle était restée ici, gagnant sa vie comme assistante, enfin, surtout femme de ménage. Un cliché raciste peut-être, mais elle ne reniait rien. Elle n'avait jamais eu à subir la haine, ici. Juste la solitude. Elle avait peur du monde extérieur, et elle soupçonnait les Mercier d'attiser ce sentiment pour la garder. Peu importe, la présence d'autres orphelins, bien que chacun avec sa sensibilité, la rassurait. Elle était un peu leur grande sœur, et ça lui faisait oublier tout le reste. Et tout allait bien. Mais depuis que Géraud avait blessé Gildas...

Oh, elle s'était doutée bien sûr qu'il ne s'était pas blessé le cou en tombant comme on le lui avait rapporté. Elle avait nettoyé sa chambre, l'avait nettoyé lui, dans son lit, il était livide, et la chair de son cou avait été très nettement marquée. Comme si c'était une créature d'horreur, qui l'avait attaqué. Elle avait vu un film sur les vampires, un soir, il y a longtemps. Elle s'était cachée la nuit pour le voir en cachette, avec Loublin. Il était strictement défendu de voir ce genre de films ici, même pour eux, et heureusement les Mercier ne les avaient pas surpris. Elle se rappelait la façon dont un vampire avait attrapé une jeune fille, la mordant au cou, et répandant du sang dans son corsage. Elle en avait fait des cauchemars pendant des semaines. Et depuis quelques temps, elle en refaisait. Elle revoyait le visage de Géraud, la bouche en sang, traîné par Madame Mercier vers le bureau de son mari, et cette image la hantait. Non, en fait, cette image la terrifiait.

Bien sûr, elle repensa aussi à elle-même. Forcément. Elle avait peur de devenir dangereuse, et elle s'imagina se transformer comme le vampire du film qu'elle avait vu il y a longtemps. Mais ça n'avait rien à voir, elle n'avait rien d'un vampire. Et elle n'avait jamais fait de mal à qui que ce soit, bien au contraire, elle aimait soulager les gens de leur peine. Mais le fait de savoir que Géraud, ce jeune homme un peu perdu auquel elle s'identifiait un peu, avait révélé une nature si sombre, ça la désemparait vraiment. Elle ne savait finalement rien de lui.

Le bruit d'une porte interrompit le cours de ses pensées. C'était Loublin, il venait encore la voir. Elle plongea son regard sur le parquet qu'elle balaya vigoureusement, espérant ainsi pouvoir paraître très concentrée et rester tranquille. Raté.

- Fatou, écoute-moi, j'ai une grande nouvelle, commença Loublin, très agité.

- Hmm oui... Je suis occupée, pour le moment... Tu me diras après...

- Tu n'as pas à t'interrompre pour entendre ce que j'ai à te dire. Il s'est réveillé!

Elle s'interrompit et le regarda directement.

- Qui ça? ...Gildas? Ah, il faut que je vienne le panser, j'avais oublié...

- Non, lui, ça fait depuis un moment qu'il est réveillé, répondit-il, tout sourire. Géraud, bien sûr! Géraud est réveillé! Quoi? Voyons, tu ne dis rien?, lui demanda-t-il, devant sa grande perplexité.

- Parce que... je ne sais pas quoi dire. Il... euh... il va bien? Il t'a parlé de ce qui s'est passé?

- Oui, il va bien. Et, euh... Comme le craignait Mercier...

- Qu'est-ce qu'il y a? Regarde-moi.

- Rien... C'est juste qu'il a reçu ce choc à la tête, comme tu le sais...

- Il y a un problème avec Géraud? Sa santé est en danger?

- Non, ses jours ne sont pas en danger, rassure-toi... C'est juste que... Il a perdu tout souvenir de ces évènements.

- Ha! Comme c'est pratique..., railla-t-elle. Je n'y crois pas une seconde, après ce que tu m'as dit. Enfin, tu as vu dans quel état il a mis Gildas?

- Oui, mais ce qu'il y a, c'est qu'il ne se souvient d'absolument rien. Ni de ça, ni de rien avant. Et crois-moi, il ne fait vraiment pas semblant. Mercier m'a fiché dehors.

- Bon sang, Loublin, tu sais ce que j'en pense. Je l'ai toujours apprécié, ce gosse, et toi aussi, je sais, à ta manière. Mais là, je sais pas ce qui lui a pris, c'est complètement... dingue!

- Ils s'étaient déjà battus, rappelle-toi... Enfin, surtout Gildas...

- Mais ça n'a rien à voir avec une attaque! J'ai vu Gildas, il était presque vidé de son sang... J'ai beau essayer de ne pas y penser, mais... Oh, j'ai honte à l'idée que je suis en train de t'en parler... Je n'arrête pas de penser à ces films de vampire...

- Des films de vampire?

- Oui, comme celui que tu m'avais fait voir et... je n'arrive pas à penser à autre chose, en ce moment!

- Fatou, tu sais que je t'adore, mais tu vas chercher des choses un peu trop bizarres pour expliquer de banales de chamailleries entre adolescents...


De toute évidence, Géraud n'avait effectivement aucun souvenir de sa vie avant l'opération qui lui avait été infligée, mais Loublin était tout de même surpris de voir à quel point. En réalité, il s'en voulait terriblement d'avoir aider Mercier à torturer le garçon, et le remords n'effaçait pas qu'il ait risqué de compromettre sa vie. Qu'aurait-il fait, si Géraud n'avait pas survécu? Mieux valait-il ne pas y penser. Après tout, peut-être valait-il mieux que le jeune homme ait perdu la mémoire.

Loublin se rendit dans son atelier au sous-sol, dépassant la porte où quelques jours plus tôt, il avait joué les assistants bourreaux. Pour l'heure, la question de la mémoire de Géraud n'était pas ce qui le préoccupait le plus. Il avait quelque chose à faire. Maintenant que Géraud s'était réveillé, Loublin pouvait chercher à savoir si quelque chose avait survécu après l'arrachage des canines. Mercier semblait chercher pour le moment à l'empêcher de questionner Géraud, mais Loublin n'en pouvait plus, il fallait qu'il sache si la nature vampirique de Géraud avait disparu.

Il ferma la porte rouillée dans un grincement, déplaça l'étagère qui se trouvait à côté de sa table de travail, et ouvrit le coffre incrusté dans le mur. Délicatement, il prit l'écrin noir qui s'y trouvait, et l'ouvrit délicatement. A l'intérieur reposaient les canines de Géraud. Elles avaient retrouvé leur taille originelle, et étaient d'un blanc sans teint depuis que Loublin les avait soigneusement nettoyées. Mercier les avait jetées à la poubelle avec dédain après les avoir arrachées, et ne s'était plus souciées d'elles, ne s'imaginant pas un instant que Loublin passerait derrière pour les récupérer. Elles étaient désormais à lui. Géraud étant toujours vivant, elles prouvaient une chose. Elles ne lui étaient manifestement pas indispensables pour vivre. Loublin était fasciné car dans tous les livres qu'il avait lus, arracher les canines d'un vampires était un moyen efficace - et méconnu - de le tuer. Quoi qu'il en soit, Géraud n'était pas vraiment un vampire. Mais quelle conséquence la perte de ces canines avait-elle provoqué en lui?

Loublin frémit à de sombres pensées. Il referma l'écrin et s'interrompit avant de le ranger. Une idée l'avait saisi. Une folie, peut-être, mais il fallait tenter l'expérience. Il se rendit jusqu'à sa table de travail, alluma la lampe d'appoint, et avec une pince, saisit délicatement les dents qu'il déposa sur une petite plaque vitrée. Puis avec une fine lame, il testa sa dureté. Elle était dure comme une dent doit l'être, et normale en apparence. Impossible de dire à première vue si le phénomène pouvait se reproduire. Il dirigea donc la lame vers son index, et appuya contre le gras du doigt, afin d'y faire une petite incision. Une petite goutte perla, juste ce qu'il fallait. Il la laissa couler le long de la lame, et la fit délicatement retomber sur une canine.

La goutte de sang roula un peu sur l'émail, et Loublin redirigea la lumière plus près. Rien. Peut-être fallait-il un peu plus de sang? Loublin s'apprêtait à pincer sa blessure lorsqu'il vit la canine s'allonger sensiblement. Plus impressionnant : à présent, les deux canines, comme connectées, s'étiraient simultanément, sans qu'aucun artifice ne semble venir le provoquer. Loublin était complètement ahuri par ce qu'il avait sous les yeux : jamais il n'avait vu un tel phénomène. A l'exception bien sûr de lorsqu'elles étaient portées par Géraud, mais cette-fois ci, c'était lui, qui l'avait provoqué. Un nouveau challenge mystérieux à relever pour le scientifique qu'il était. Alors qu'il s'apprêtait à reporter ses observations dans son carnet de note, il reporta son attention sur les dents et devina en partie comment elles s'allongeaient : il semblait que la matière osseuse permettant de faire grandir la dent venait de l'intérieur. En réajustant ses lunettes, il vit à la lumière de sa petite lampe d'appoint que dans les dents s'était en effet creusé un petit canal d'air, laissant un petit orifice derrière la pointe et un autre juste au-dessus du niveau de la racine. Voilà comment le sang de la victime passait de la veine de la proie au gosier du vampire. Cette révélation le saisit sur le vif. En plus de comprendre le fonctionnement des canines de vampires, il avait désormais la preuve que l'arrachage des canines de Géraud n'avait en rien éliminé leur caractéristique vampirique. Et par déduction que cette essence avait aussi survécu en Géraud.