'était comme ça. Le désir et la peur. Le plaisir et la honte. Agrippé par le col, il avançait, poussé en avant, vers l'endroit où on allait bientôt le juger, puis le punir. Tout cela à cause de cet acte de folie pure, furieux, primaire, et qui faisait encore battre contre ses tempes humides le regret d'y avoir succombé. Ç'avait été comme mordre la vie elle-même à pleine dents, comme refermer ses mâchoires sur une orange acide, et sentir la fraîcheur de son jus sucré envahir ses papilles. La douceur et le piquant. Il commençait tout juste à le sentir, le piquant. Seconde après seconde, il mesurait la barbarie de ce qu'il venait de faire, pas après pas, la violence de la réalité effaçait tout de sa vie passée afin de ne la réduire qu'à ces dernières minutes. Désormais, de lui, on ne se souviendrait plus que de ça. Sa vie ne serait plus jamais la même. Il regrettait à présent avec amertume d'en avoir même fait le souhait. Après le sucré et l'acidulé, le goût était amer. Et il n'y avait absolument personne pour le comprendre - et encore moins le défendre.

Le Soleil était beaucoup trop puissant, pourquoi fallait-il que cette saleté de Soleil lui tape si fort dessus? N'était-ce donc pas assez? Madame Mercier, dont les joues salées brillaient de rage et d'horreur, commençait à l'étrangler, à force de le tirer comme ça. Pourquoi fallait-il que ça lui soit arrivé à lui? Pourquoi ne l'oubliait-elle pas un peu, par pitié?

Une ombre soulagea fugacement ses yeux alors que Géraud passa à travers le portail ouvert. En haut des colonnes, deux horribles anges sculptés, l'un avec une épée et l'autre en train de prier, trônaient. Sans vraiment s'en rendre compte, il en examina scrupuleusement le moindre détail, et il y parvint assez bien. L'état de grâce se prolongea comme en ralenti, lui offrant la miséricorde de pouvoir s'évader très loin, durant une seconde toute entière.

- Je n'arrive pas à le croire, je n'arrive pas à le croire! répétait-elle, le ramenant cruellement à la réalité.

- Moi non plus..., soupira-t-il.

Ainsi progressèrent-ils, le long de ce chemin bordé de mûriers parfaitement axés, parfaitement taillés, menant à la bâtisse, parfaitement architecturée, ancienne mais toujours parfaitement debout. La construction datait de plusieurs siècles, ses trois corps de bâtiment en fer à cheval se formaient autour d'une cour d'honneur où il y avait quelques jeunes de son âge. En arrière-plan, au delà des collines, les Alpes dessinaient l'horizon avec majesté, et Géraud se perdit dans leur contemplation.

Il trébucha. Elle dut le lâcher pour ne pas tomber aussi. Soumis, il laissa sa main agripper à nouveau son col tandis qu'elle l'insultait. Il avait trop honte pour l'en empêcher. Elle lui ordonnait à présent d'avancer. Alors il avançait. C'était l'automne, et le sentier était couvert de mûres et de feuilles pas tout-à-fait vertes, mais pas-tout-à-fait brunes non plus. La fermentation des fruits écrasés avait quelque chose d'agressif, d'écœurant. Jamais il n'y avait prêté attention. Mais n'importe quoi pouvant le distraire était bienvenu, surtout si ça pouvait durer longtemps. Tout autour de lui, depuis la base des troncs jusqu'à cet ancien monastère reconverti en orphelinat, il sentait des choses qu'il n'avait jamais senties auparavant. Bien qu'il fasse plein jour, il y percevait une sorte d'aura surréaliste, quelque chose d'un peu agressif, qu'il crut imaginer sur le moment, un nuage qui caressait la terre, un peu comme la brume efface les troncs des arbres, pendant une nuit d'hiver. Il pouvait la voir autour de ces murs, la croyant consciente, voyeuse, accusatrice.

Et puis, comme il n'y avait plus rien d'autre à regarder et qu'il était presque arrivé, il vit les autres orphelins, qui le regardaient, lui. Si Géraud ne voyait que stupéfaction et incompréhension, ses pairs eux voyaient un jeune homme hagard, la bouche et les joues couvertes de sang, tiré vigoureusement par la chemise par la femme du directeur, le visage déformé par trop d'émotions pour pouvoir les comprendre. Connaissant Géraud, ils savaient que pour qu'il se laisse traiter avec aussi peu d'égards sans protester, il devait s'être passé un évènement d'une extrême gravité. Mais tous remarquèrent aussi l'absence de Gildas. Où était donc le fils de la directrice? Qu'est-ce que tout cela signifiait?

Soudain accablé par la culpabilité de ce qu'il venait de faire, Géraud perdit le rythme que lui imposait Madame Mercier et chuta avec violence sur le gravier beige. Il y eut un moment de flottement, pendant lequel le silence et les regards planèrent. Géraud qui était tombé sur le visage, sentant sur lui une douzaine d'yeux, mesurait soudain les terribles conséquences de son acte, déjà achevé et pourtant encore si présent dans sa tête. Tout était flou. Un liquide chaud envahit sa bouche, suivi d'une sensation électrique dans tout son corps. Il toussa et cracha. Le gravier déjà couvert de mûres en bouillie se tâcha un peu plus de rouge.

- Relève-toi!, hurla-t-elle, le ramassant sans délicatesse, accompagnant ses mots à un violent coup de pied au derrière.

Alors il se releva, tâchant d'ignorer les regards autour de lui. Élodie, mortifiée, semblait lui poser une question du regard, mais il feignit de ne pas la voir, comme les autres. La lèvre qu'il venait de s'ouvrir semblait déjà commencer à cicatriser. Celles de Madame Mercier marmonnaient un "Je vous salue, Marie", tandis qu'ils entrèrent dans le hall, sur la droite. A l'intérieur, Fatou fut tellement surprise qu'elle ne put retenir un petit cri en le voyant le visage ensanglanté, secoué sans ménagement par la directrice. Bien sûr, tous les deux remarquèrent sa réaction, mais ils s'avançaient néanmoins de la porte du directeur. Au travers de celle-ci, Géraud entendit la voix de Monsieur Mercier : "...toujours mieux ici qu'ailleurs, mais il faudra toujours rester vigilant". Respirant bruyamment, sa femme laissa sa main sur la poignée, et Géraud crut qu'elle allait changer d'avis. Hélas, elle ne prit le temps que de prendre une inspiration avant de l'ouvrir à la volée sur le grand bureau en bois sombre.

- Simon! Oh doux Jésus, aide-moi, Simon...!

- Abby-Gaëlle! Je suis en plein entretien! Mais qu'est-ce que... Tu n'es pas au village? Que se passe-t-il, dis-moi?

Le directeur s'était relevé, et dévisageait à présent le garçon. Sa carrure corpulente, ses petits yeux et sa moustache impressionnaient toujours Géraud, même si aujourd'hui ses petits yeux exprimaient l'ahurissement. Ne pouvant soutenir son regard, il le détourna sur les deux autres personnes dans la pièce, assises face à M. Mercier. Les visiteurs étaient rares, et aujourd'hui, il y avait une religieuse septuagénaire que Géraud avait déjà vue, ainsi qu'un jeune homme du même âge que lui et typé méditerranéen. Il y avait dans ses grands yeux noirs une sorte de détresse, ce qui fit que Géraud se sentit soudain un peu moins seul. Il remarqua que ce garçon était portait une petite croix dorée au-dessus de son T-shirt.

- Simon, c'est Gildas, il saigne et... Géraud l'a... Il l'a atta...

- Sœur Catherine, veuillez nous laisser seuls, je vous prie. Et merci de nous avoir amené Luis, ajouta-t-il en les pressant vers la sortie. Je vous rappellerai bientôt.

- Bien sûr, Monsieur Mercier, mais si votre fils a besoin de soins, je peux très b...

- Ce sera tout, merci, je prends cela charge. Au revoir. Géraud! Assis!

Madame Mercier le poussa un peu brusquement en avant, et il se mit sur le côté pour laisser passer ledit Luis, ils échangèrent un court regard et Géraud s'assit sur la chaise que ce dernier venait de libérer. Madame Mercier et Géraud suivirent du regard les visiteurs passer la porte, intrigués par leur présence ici. Mais une fois la porte refermée, la directrice, qui bouillonnait de livrer à son mari tout ce qu'elle avait sur le cœur, se lança enfin.

- Il l'a attaqué, Simon! Il s'est attaqué à Gildas! Il l'a presque vidé de son sang... Ses yeux étaient rouges, comme... diaboliques et je... J'ai essayé de... Oh Seigneur, ça a fini par arriver, Simon! Je t'avais dit qu'on aurait dû être plus prudents!

- Silence, dit froidement le directeur, imposant le silence dans la petite salle. Il est trop tard pour parler de ça, maintenant. Essaye de te contrôler. Je veux que tu me dises comment va notre fils. Est-ce qu'il l'a... est-ce qu'il est mort?

- Non!, se défendit Géraud.

- Tais-toi!, hurla Monsieur Mercier, avant de se retourner vers sa femme. Abby-Gaëlle, je veux que tu me dises calmement où est notre fils et dans quel état.

- Dans quel... Oh... Loublin. Il est avec Loublin. Il est en train de le réanimer et le rapporter ici. Il a perdu beaucoup de sang, je crois. Oh, douce Marie mère de Dieu...

- Et Loublin qu'a-t-il dit?

- Comment ça?

- Loublin!!!, s'emporta-t-il. Est-ce qu'il t'a parlé de quoi que ce soit? D'effets secondaires?

- Tu veux dire comme avec...? Je... Non, je...

- Est-ce qu'il s'en sortira?

- Il n'en est pas sûr, il m'a dit qu'il fallait demander à Fatou de lui prodiguer des soins...

- Misère... Bien, reprit-il. Géraud. Je veux que tu me dises ce que tu as fait à mon fils.

- Je... Il a commencé à me provoquer, alors on s'est disputé et il...

- Abrège!, aboya Mercier.

- Il m'a frappé au visage! Alors j'ai eu la tête qui tournait, je me suis senti... bizarre...

- Et ensuite?

- Je... Je l'ai mordu...


C'était ce qui s'était passé. Alors qu'il accompagnait la directrice, son fils et son assistant au village, les deux jeunes hommes qui continuaient leur route à l'écart, s'étaient querellés. Gildas ricanait sur le sort de Géraud, et lui affirmait qu'aucune famille d'accueil ne voudrait jamais d'un "bizarroïde" pareil. Géraud, bouillonnant de rage par cette humiliation avait dans un premier temps préféré lui tourner le dos pour ne pas montrer à quel point sa remarque l'avait blessé. Gildas poussa la provocation en lui envoyant une claque si forte qu'il se blessa lui-même en s'ouvrant sur les dents de Géraud.

Soudain, l'espace d'une seconde, Géraud crut perdre conscience. Il y avait quelque chose qui s'était éveillé en lui. Le temps se suspendit. Soudain, ses yeux s'illuminèrent d'un éclat rouge, troublant un instant sa vision. Ses canines, quant à elles s'allongèrent. Tous ses sens s'irradièrent et se décuplèrent, et il se sentit alors plus fort et vif qu'il ne l'avait jamais été de toute sa vie. Tout était alors allé très vite.

Il avait sauté sur Gildas, le projetant au sol. Il put lire la surprise et l'horreur dans ses yeux. Cela le fit exulter, et il sourit pleines dents, plus longues encore que l'instant d'avant. Il l'enfourcha, s'empara de son col d'une main et tira avec vigueur ses cheveux en arrière, dévoilant son cou. Il sentait la transpiration s'évaporer de ce corps sa merci toute entière, il voyait celui qui passait son temps l'humilier souffrir, tandis qu'il le tirait par la crinière. Il le sentait tenter de se débattre de cette emprise devenue désormais trop puissante, il le sentait remuer ridiculement comme un petit animal entre les serres de son prédateur, il sentait chaque rayon du Soleil tomber directement sur lui, il sentait cette douce brise de vent le décoiffer un peu. Et il voyait avec netteté la petite veine violette, en-dessous de cet épiderme rose doux comme du velours, dont il distinguait les gouttes minuscules suinter de chaque pore. Mais c'était surtout cette petite veine, qui se soulevait à intervalles réguliers et rapides, le suppliant de la transpercer, pour être ouverte au grand jour et offrir son nectar divin et interdit. Cette petite veine sous la peau...

Alors oui, c'était vrai, Géraud l'avait mordu. Bien sûr, qu'il l'avait fait. Il n'avait eu ni le choix, ni le doute, ni la honte, ni même le dégoût d'y avoir succombé. Son envie de mordre l'avait mordu lui-même, et il ne pouvait faire autrement que de rendre honneur cette petite veine si disponible en la croquant. Sans hésitation, ses canines se plantèrent au moment exact où elle se regonflait, percèrent la couche de peau élastique, s'enfonçant dans cette délicieuse chair moelleuse et pourpre, et percèrent encore avec un bruit aqueux à travers la résistance caoutchouteuse de la petite artère, qui semblait décidément faite pour l'accueillir lui, enfin.

Du sang gicla sur la joue de Géraud. Gildas hurla de douleur. Tandis qu'il s'époumonait, il sentait un liquide tiède couler le long de sa nuque. Géraud était sur lui et l'écrasait, il lui faisait quelque chose au cou qui lui faisait atrocement mal. Il sentait de plus en plus ses forces l'abandonner, et parvint à dégager malgré tout un coude, qui fut aussitôt écrasé par le corps massif de Géraud. Il cria de nouveau mais ne s'entendit émettre qu'un couinement confondu par des gargouillis. Sa vision se troublait, il voyait les branches des arbres au-dessus de lui et caché derrière, le Soleil qui l'aveuglait et le brûlait. Il faisait de plus en plus chaud, et la lumière éclatait de plus en plus. Tout cela, Géraud le voyait aussi, comme si c'étaient ses propres yeux, alors qu'il satisfaisait sa soif irrépressible. Le sang se déversait par flots dans son palais, roulant sur sa langue, et éclaboussant sa gorge tandis qu'ils avalait à grands coups et avec milles délices le succulent arôme. Ses lèvres se resserrèrent sur la peau pour ne pas perdre la moindre goutte sucrée, alors que les gesticulations de Gildas se faisaient moins vives.

Puis une voix féminine hurla d'horreur derrière lui et deux mains tentèrent de l'extirper du corps qui se vidait chaque seconde un peu plus de son sang. Par réflexe, Géraud expédia violemment d'un coup de pied la personne qui le tirait, et put apercevoir du coin de l'œil que la directrice avait été formidablement projetée plusieurs mètres en arrière. Qu'importe, cela lui permit de rester fermement accroché à la veine de Gildas, ou plutôt à sa veine. Il entendit peu après quelqu'un d'autre arriver, et il fut violemment arraché de sa proie, puis bloqué au sol. Il reconnut le visage de Loublin, et cessa de se débattre alors qu'il sentait son excitation l'abandonner. Tandis qu'il reprenait progressivement conscience de ce qu'il venait de faire, Madame Mercier se releva et hurla d'horreur en voyant le corps blanc et immobile de son fils. Elle se dirigea ensuite vers Géraud, toujours bloqué par Loublin, et le gifla si violemment que ses oreilles en sifflèrent. Elle l'empoigna alors par le col et le releva, et il la laissa faire. Alors qu'elle le tirait sans ménagement en direction de l'orphelinat, du coin de l'œil, il aperçut avec effroi Loublin tenter de réanimer Gildas. Il réalisa soudain, sans pour autant comprendre pourquoi, qu'il venait de le mordre et de boire son sang.

- Alors soit, reprit Simon Mercier. Tu m'obliges à faire ce qu'il m'incombe de faire, mon garçon. Prie pour ton âme si tu en as toujours une, car je fais le serment devant le Seigneur tout-puissant que je ferai sur-le-champ mon possible pour te libérer de ce mal. Et ne crois pas que ta guérison ne s'apparentera pas à un châtiment radical. Tu préfèreras sans doute que j'aie laissé ces démons te dévorer de l'intérieur.

- Qu'est-ce... qu'est-ce que vous allez me faire?, bafouilla Géraud.


Après un entretien rapide avec Loublin où le père s'enquérait des nouvelles de son fils, ils étaient revenus le chercher dans le bureau du directeur, la mine grave. Et sans plus de discussions, ils étaient sortis pour l'emmener dans le bureau de Loublin, un peu plus loin dans le couloir. La pièce était beaucoup plus petite mais une immense bibliothèque recouvrait trois des quatre murs, du sol au plafond, à un tel point que la porte d'entrée et la fenêtre donnant sur la cour semblaient presque sortir d'entre les livres. Il régnait partout une odeur de vieux livres. Le directeur et son assistant se dirigèrent vers une cheminée, elle aussi surplombée de rangée de livres, pendant que Géraud observait la pièce. Il était fasciné par tout ce qu'il voyait, dans la mesure où l'accès à ce bureau était interdit aux jeunes habitants de l'orphelinat. Il était saisi par l'omniprésence de ces vieux ouvrages, par le bureau surencombré de livres et de plans déroulés, et même cette mappemonde et un télescope dans un coin.

Un bruit sourd le tira de ses observations et ses yeux revinrent en direction du directeur et de son assistant, tous les deux baissés devant à la cheminée. Sous ses yeux ahuris, Géraud vit son fond s'enfoncer au-dessous du sol en faisant racler la pierre contre la pierre, s'arrêter à une vingtaine de centimètres, tandis que juste devant, le fond de l'âtre s'enfonçait plus profondément en laissant derrière une tranche plus haute, et ainsi de suite jusqu'à ce que se dessine un véritable escalier sous la cheminée, plongeant dans une mystérieuse obscurité.

Le temps sembla se suspendre un instant. Géraud se rappela que ses camarades parlaient parfois entre eux de l'existence d'une cave secrète, mais c'était toujours à moitié en plaisantant. Ça n'était pas une fantaisie, il en avait aujourd'hui la preuve concrète. Il réalisa alors soudain que personne d'autre ne saurait jamais où il allait se rendre ni comment on pourrait éventuellement le retrouver. Il déglutit lorsque le directeur lui fit signe de la tête de suivre son assistant. Le jeune homme cherchait désespérément de l'aide dans les yeux de Loublin, mais ce dernier ne lui rendait qu'un regard triste et impuissant. Les mots restaient coincés dans sa gorge. Pour ne pas prolonger davantage le silence, Loublin s'empara d'une lampe torche cachée derrière un livre et entama sa descente. Dans un frisson, Géraud se baissa et commença à le suivre. Comment avait-il pu en arriver là?

Suivi par Monsieur Mercier, Géraud avançait prudemment, tout en essayant en vain de distinguer ce qui l'entourait. Il ne remarqua que l'épaisseur des murs de l'entrée et l'odeur tenace de renfermé. Devant lui, Loublin arriva enfin en bas de l'escalier, et s'arrêta pour éclairer les dernières marches. Une fois qu'ils furent tous arrivé en bas de la cave - et que Simon Mercier ait grommelé sur le fait qu'il détestait venir ici - Loublin leur indiqua de le suivre. Géraud comprit qu'ils suivaient un couloir parallèle à celui du rez-de-chaussée de l'orphelinat, mais à l'endroit où le bâtiment s'arrêtait au-dessus, ils arrivèrent sous une alcôve. Là, ils trouvèrent deux portes métalliques côte à côte.

Soudain, de derrière l'une des deux portes s'éleva un grognement étouffé, suivi de bruits de griffures effrénées. Loublin se retourna vers le directeur, qui lui fit un signe de la tête. Envahi par la terreur, Géraud ne put rien faire pour empêcher Loublin d'ouvrir la porte de gauche. Cette dernière, incroyablement épaisse, s'ouvrit dans un horrible grincement. Tout cela se déroulait comme au ralenti. Les grognements reprirent, et Géraud fut rassuré de comprendre qu'ils venaient de derrière l'autre porte en métal. Il suivit donc à nouveau Loublin, et ils retrouvèrent le silence pesant et la noirceur lorsque le directeur referma la porte derrière eux. Il faisait très froid à l'intérieur.

Monsieur Mercier ouvrit un interrupteur, et la pièce s'éclaira d'une lueur blafarde, projetée par une ampoule nue grésillante et couverte de toiles d'araignées. Au centre de la pièce, un objet de la taille d'une table était recouvert d'un vieux drap, lui-même recouvert de poussière. Tandis que Loublin se rendait vers un vieux bureau, surmonté d'une sorte panneau à outils, le directeur fit face à Géraud et le regarda avec un air grave.

- Géraud, j'aimerais te dire quelque chose de rassurant, mais tout ce que je peux te dire, c'est que j'espère que ce qui va se passer ici maintenant va empêcher ce qui s'est produit de se renouveler. Tu ne me laisses pas le choix. Est-ce que tu me comprends, jeune homme?

- Qu'est-ce que... qu'est-ce qui va m'arriver?, paniqua Géraud. Pourquoi ce changement de ton, tout à coup?

- Je suis désolé.

- Mais... Écoutez... C'est moi qui suis désolé. Je vous demande pardon. Et je... je vous promets de ne plus jamais recommencer.

- Non, Géraud, j'insiste. C'est moi qui suis désolé. C'est trop tard. Tu étais sous ma responsabilité et tout cela est entièrement de ma faute. Je ne pouvais pas...

- Monsieur le directeur, intervint Loublin, personne n'aurait pu le prévoir avec exactitude. Lui en premier, il n'a aucune idée de ce qui lui arrive. Je sais ce que vous voulez essayer de faire, mais vous prenez le risque de le tuer!

- Et ne prendre aucun risque a failli tuer mon propre fils!, s'époumona Mercier, à nouveau hors de lui.

Le silence retomba un instant.

- Qu'est-ce... Comment va-t-il?, s'enquit timidement le garçon.

- Géraud, j'espère sincèrement qu'après ceci tu redeviendras comme avant, l'ignora Mercier.

Réalisant qu'il n'avait aucune chance d'échapper à ce qui allait suivre - peu importe quoi - le jeune homme s'avança d'un pas dans sa direction :

- Dites-moi ce qu'il m'est arrivé. A moi et à votre fils...

- Rien, Géraud. Rien. Gildas est un garçon solide, il vivra. Quant à ce qui t'es arrivé, ça n'a plus aucune importance.

Et sur ces mots, il tira le vieux drap, découvrant une sorte de chaise longue en métal, avec des emplacements indépendants pour les bras et les jambes. Il y avait un casque en fer soudé en haut de la chaise, et tout le long se trouvaient des lanières en cuir et des chaînes métalliques. Monsieur Mercier prit une inspiration.

- A présent, je vais te demander de t'allonger.

- Je... je..., bégayait le pauvre Géraud.

- Ce sera plus simple et plus rapide si y mets du tien, mon garçon. Alors installe-toi. S'il te plaît.

Jamais le directeur ne lui avait dit "s’il te plaît", et l'avait encore moins appelé "mon garçon". Sentant qu'il était tombé dans un piège, Géraud se jeta en direction de la porte, qu'il secoua de toutes ses forces, criant à l'aide tandis que tremblaient les gonds. Il fut saisit par deux mains puissantes qui le ramenèrent vers le siège, l'y basculèrent et l'y sanglèrent étroitement.

- Ils ne t'entendront pas, d'ici, crois bien que je m'en sois assuré, marmonna Mercier tandis qu'il fixait les lanières de cuir de plus en plus serrées. Loublin, merci pour votre aide, cracha-t-il cyniquement vers l'intéressé.

- Je regrette mais je...

- Mais je quoi?, s'emporta à nouveau le directeur. Faites votre ce que vous avez à faire, Loublin!

- Mais vous voyez bien qu'il refuse!

- Ça, c'est évident, et c'est justement pourquoi cette punition exige d'être menée jusqu'à son terme, c'est bien compris? Je prends sur moi toute la responsabilité de ce qui va se passer. Et souvenez-vous bien, Loublin : ce qui se passe dans cette cave, reste dans cette cave. J'ai votre parole?

- Vous l'avez, monsieur.

- Bien. A présent, maintenez-lui les jambes.

Résigné, Loublin s'approcha des chevilles de Géraud pour les maintenir, non sans répugnance à l'idée d'avoir à toucher ce gamin qu'il connaissait et qui ne lui avait rien fait, tandis que son supérieur liait fermement les sangles.

- Qu'est-ce qui me dit que de simples sangles en cuir réussiront à le maintenir tranquille? Vous êtres sûr que ça va tenir, Loublin?

- Je... En théorie, oui... C'est pratiquement sûr... Ça vient juste de se déclarer, il ne peut pas être tout de suite aussi fort qu'un vamp...

- Il serait judicieux que vous ne terminiez pas cette phrase, Loublin. Pas entre ces murs. Entendu?

- Bien, monsieur.

- Et puis, utilisez les chaînes aussi, puisque vous n'êtes même pas sûr de ce que vous faites! Et serrez, bon sang! Serrez!

- Aïe!, protesta Géraud. Attendez un instant, arrêtez, s'il vous plaît... Je peux partir, aller ailleurs, quitter cet établissement et ne jamais revenir sans que... Ne secouez pas la tête, écoutez-moi, je peux m'en aller tout de suite et ne plus vous créer de problèmes, et... Je suis vraiment désolé, je vous jure que je le suis sincèrement... Ça serait notre secret, d'accord?

Le directeur eut un rire sans joie.

- Je te remercie de ta généreuse proposition, mais inventer de petits secrets avec mes orphelins n'est pas une idée lumineuse. De plus, si je fais tout ça, c'est pour éviter que cela ne se reproduise, et te laisser t'en sortir comme ça, dans la nature, avec ce genre de pulsion serait criminel, Géraud. Je fais ce qui m'incombe de faire, je m'occupe de vous. Et dans le fond j'ai compris que tu veux fuguer depuis longtemps, alors ne compte pas sur moi, après ce que tu as fait mon fils, pour exaucer tes vœux.

Géraud se tut, mais après un instant Loublin intervint :

- Et votre fils? Et les autres, ceux qui l'ont vu, dehors?

- J'ai déjà trouvé quelque chose pour eux. En croisant Fatou, en descendant, je lui ai demandé de leur dire qu'il y a eu un accident, et qu'ils ont été tous les deux blessés. Quant à mon fils... Quant à mon fils, je lui parlerai, dit-il en jaugeant Géraud. D'une part parce qu'il est de toutes façons marqué à vie... et d'autre part parce que je ne veux pas qu'il lui fasse confiance. Mais en-dehors de nous, je ne veux que personne se souvienne de ce qui restera un incident isolé. Pas même celui qui en est à l'origine.

- Comment ça, répondit le jeune intéressé? Vous comptez l'effacer de ma mémoire?

- Ne te méprends pas, Géraud, ça n'est pas une faveur que je te fais. Tu oublieras peut-être ta punition, mais tu oublieras aussi tes erreurs. Tu ne les commettras plus parce que je vais m'assurer que tu ne puisses pas les reproduire. Loublin! Passez-moi la mallette!

- Hé, attendez, c'est quoi cette mallette!?, paniqua Géraud, en se tortillant comme un ver sur un crochet.

- Écoute-moi, reprit Mercier, en bloquant Géraud par les poignets. Je ne te condamne pas pour être né avec ce mal en toi, mais puisqu'il n'existe ici actuellement plus aucun antidote, il est mon devoir que de t'éduquer à le combattre, et à punir le manque de motivation pour le combattre.

- Mais je n'ai jamais su que j'avais... ce... cette...

- Tais-toi, maintenant!, éructa Mercier, en fixant Géraud de ses petits yeux porcins. Tu as attaqué mon fils innocent afin de te repaître de son sang, et pour cela j'arracherai les racines de ton mal, avec l'aide de Dieu... (S’emparant de la mallette, il l’ouvrit pour en sortir une pince) ...et de ceci! Ainsi, j'aurai la certitude que tu ne recommenceras jamais plus.

- Quoi! Non, mais vous êtes complètement fou, arrêtez ça!

- Et je te fais une faveur, poursuivit-il. Même si tu seras conscient pendant toute l'opération - et tu l'as bien cherché - je te garantis que tu ne t'en souviendras pas.

- Vous me torturez et vous effacez ma mémoire pour que je ne puisse pas vous dénoncer, comme c'est pratique!, ricana Géraud qui ne pouvait plus contenir sa hargne, comme ça vous vous en sortez facilement, espèce de lâche! Ne me touchez pas, espèce de bourreau!

- Silence!, hurla Mercier, qui le gifla avec une  violence telle que Géraud dut retourner la tête pour cracher du sang sur le sol en béton. Il donna quelques coups de poignets pour se libérer, mais en vain.

Quelque chose le titilla dans le fond de son âme, et il lutta pour maintenir cette désagréable sensation en lui. Son regard s'abaissa et il distingua les minuscules fissures et les petites gouttelettes d'humidité sur le sol. Le moindre détail lui apparaissait...

- Jésus-Marie-Joseph, ses yeux! Loublin! Versez-lui de l'eau bénite!

- Où ça?, bredouilla-t-il, visiblement en plein conflit intérieur.

- Dans la fiole verte, dans la commode, dépêchez-vous!

- Je ne la trouve pas! Attendez, c'est celle la?

- Oui, oui, allez-y, ouvrez-la.

- Le bouchon résiste! Attendez...

- Passez la moi, vite! Il faut le purifier!

Le jeune homme, crachant toujours par terre, reprenait ses esprits et tenta de se concentrer pour revenir à lui, malgré la panique ambiante.

- Géraud, si tu es encore en possession de tes moyens, prie avec moi : "Le Seigneur est mon berger..."

Lorsque Géraud tourna la tête, il entendit Loublin crier et vit Mercier lui jeter un liquide à la figure. Le choc fut brutal.

- Vous allez peut-être le tuer..., gémit Loublin.

- Attendez, s'enquit Mercier, son gros visage curieux penché au-dessus de Géraud. Il ne brûle pas.

Le visage trempé, Géraud secoua la tête, faisant ruisseler l'eau glacée sur sa peau. Ce contact froid et humide l'avait contre toute attente aidé à se reprendre complètement. Il se rendit soudain compte que les deux autres l'observaient attentivement. Il leur rendit leur regard interrogatif.

- Il va bien, diagnostiqua le directeur à la hâte. Passez-moi la pince.

- Quoi?!, beugla Géraud, les yeux exorbités. Non, mais vous avez l'intention de me faire quoi, avec ça?

- Je vais arracher tes crocs sataniques, voilà ce que je vais faire, petit démon perspicace. Tu serais bien avisé de commencer à te repentir. Tu te souviens des textes, n'est-ce pas?

- Prier? Prier sur une maudite chaise de torture? Vous êtes complètement tordu, vous le savez? Hé! Je vous parle, espèce de barbare!, s'emporta Géraud, alors qu'il secouait pieds et mains pour se libérer de ces douloureuses chaînes et lanières, qu'il n'était pas assez fort pour arracher.

Le directeur l'ignora, gardant toutefois un œil sur les liens de cuir. Géraud, sentant l'inexorable châtiment s'avancer, tandis que son bourreau s'activait à nettoyer ses instruments, Géraud décida judicieusement de garder la bouche bien fermée, puisque de l'ouvrir ne l'amenait à rien. Il attendit jusqu'à ce que le directeur se penche de nouveau au-dessus de lui :

- Ouvre la bouche.

Sans surprise, Géraud secoua la tête, les lèvres pincées, mais non sans une esquisse grotesque de sourire. Ressemblant plus que jamais à un buffle enragé, Mercier souffla par les narines. Avec son petit tablier noir recouvrant son ventre proéminent, et sa mine confite pointée d'un gros nez moustachu, dans d'autres circonstances, Géraud lui aurait ouvertement ri au nez.

- Je vois. Et bien puisque la vue du sang ne te dérange pas..., commença-t-il, s'emparant d'un scalpel.

- Qu'est-ce que vous faites?, s'inquiéta Loublin. Vous ne pensez pas qu'avec l'eau bénite ça a suffi?

- Loublin, vous êtes celui de nous deux qui connaît le mieux ces choses-là. Mais je me méfie de ces indécrottables aberrations. Je me méfie aussi de vous et de votre sympathie pour ce garçon : j'ai compris ce que vous essayiez de faire. Mais sachez-le, vous ne réussirez pas lui épargner ça. Je ne vous en veux pas, mais à présent cessez, Loublin. Rappelez-vous qui est le directeur, et ce que vous me devez. Vous avez vos connaissances, et moi j'ai Dieu avec moi. Et ma foi me dit que sa guérison n'est que temporaire. Il faut en finir définitivement. Ayez donc la grâce de ne pas lui prolonger ce supplice, si vous avez pitié de lui, Loublin. Et puisque je ne vais passer la journée à le gifler, maintenez-lui la tête.

Loublin saisit le crâne de Géraud, fermant les yeux pour éviter de croiser son regard. Le garçon impuissant vit le directeur soulever la lame des deux mains au-dessus de son visage, en ouvrir une et s'entailler profondément en bas de la paume. Du sang perla de la fente de chair, et les gouttes chaudes s'écrasèrent sur le visage humide de Géraud.

- Montre-moi ton vrai visage...

Tout alla très vite. Sans même s'en rendre compte, Géraud respira les effluves sanguins miraculeusement versés sur son visage, imprégnant une à une chaque pore de sa peau. Ce sang-là était différent, il avait un arrière-goût d'amande, teinté de l'âpreté d'un champignon, à la fois fort et velouté. C'était tellement curieux... Mais curieusement bon. Il sentit ses propres globes oculaires s'exciter dans leurs orbites, ses quatre autre sens se développer, sa mâchoire le picoter, comme si elle était trop petite pour contenir sa faim à l'intérieur, et une incroyable énergie envahir ses membres en réponse à ces parfums nouveaux et exquis.

- Ta faiblesse te trahit encore, Géraud... Mais cette-fois, elle sera responsable de ta perte! Tout ce que tu avais à faire, c'était de lutter contre la facilité d'y succomber, comme tu me l'avais promis il y a quelques minutes! Tu vois bien que je suis obligé de les protéger de toi!

- Alors c'est comme ça qu'il... qu'il mute, songea Loublin à voix haute, complètement fasciné par l'horreur de la scène.

Le jeune homme scellé à ce siège vibrait d'une force inconnue, les pupilles animées d'une lointaine lueur rouge, et des canines, des canines supérieures et inférieures s'allongeant sensiblement si bien qu'il ne pouvait plus fermer ses lèvres sans se blesser. Géraud gémit tandis qu'il sentait ses dents grandir encore et encore dans sa bouche, sans pouvoir les retenir, tandis qu'une vigueur incroyable revitalisait son esprit et son corps. Cette fois davantage témoin de sa propre transformation incontrôlable, il paniqua et laissa s'échapper de petits gémissements glauques comme un enfant qui pleure. Il écarta malgré lui les mâchoires tandis que grandissaient ses canines.

- Douce Marie, mère de Dieu, que tu es laid..., pensa tout haut Mercier, en se signant trois fois de suite. Eh là, que faites-vous?

- Je lui prélève un échantillon de sang. Ça va piquer un peu dans ton bras, Géraud.

- Aah! Eh, pourquoi vous faites ça?, protesta le jeune homme.

- Oui, Loublin, bonne question. Qui vous a dit de faire ça?

- Cela me servira peut-être pour les injections que vous m'avez ordonné de lui faire après sa première manifestation éventuelle - c'est fini, Géraud. Imaginez encore que ça puisse être utilisé comme vaccin... Vous y voyez une objection, monsieur le directeur?

- Faites vite votre prélèvement et nettoyez lui la tête. Avec de l'eau bénite, encore.

Un peu rassuré à l'idée de ne pas brûler le jeune homme, mais craignant tout de même d'être mordu par lui, Loublin s'exécuta et épongea le visage effrayant - et effrayé - de Géraud. Ce dernier se détendit. Le contact du tissu sur son front était doux et frais. Il prit une longue inspiration et relâcha son souffle en tremblant.

- Allez-y. Faites-la, votre saleté d'anesthésie.

Écartant Loublin de derrière le siège incliné, Mercier se pencha au-dessus de Géraud, la mine sombre, une pince à la main, une autre qu'il plaça doucement contre la joue de Géraud. Et comme s'il s'excusait d'avance, il lui dit :

- C'était ça, l'anesthésie.

Et d'un geste sec, il saisit une canine dans sa pince, et il tira brutalement.